La COVID-19 sonnera-t-elle le glas des bureaux à aire ouverte ? Non, répondent des architectes et entrepreneurs. Mais elle transformera les façons de travailler.

Isabelle Massé Isabelle Massé
La Presse

En ces temps de COVID-19, on imagine des travailleurs et employeurs qui ont vu les murs de leur bureau disparaître, ces dernières années, prier pour le retour des cloisons et des corridors. Un éventuel retour dans leurs espaces laissés vacants depuis la mi-mars cause des craintes et des questionnements. Mais de là à dire que les organisations qui ont dépensé jusqu’à des millions pour des aménagements à aire ouverte voudront tout raser… « Il ne faut pas oublier les raisons pour lesquelles on a décloisonné, dit Maxime Frappier, architecte associé et président d’ACDF Architecture. C’était plus hiérarchisé. On voulait que ce soit plus humain. L’aire ouverte a contribué à des synergies et à l’apprentissage. »

Pour la plupart des dirigeants et experts en aménagement interviewés par La Presse, le virus ne sonne pas le glas de l’aire ouverte. D’abord pour une question financière. Mais aussi parce que la proposition d’un tel environnement de travail s’est accompagnée d’une façon de travailler renouvelée, depuis une décennie. « L’aire ouverte fait plein de sens pour nous », raconte Louis-Thomas Labbé, président et chef de la direction de GPL Assurance, qui a fait tomber les murs de ses bureaux de Montréal et de Laval ces trois dernières années. « C’est plus efficace au pied carré. Dans l’industrie du savoir, le partage de connaissances est important. Les gens sont placés par petits groupes. Pour de l’intimité, les employés vont dans de petites salles. Certains sont sur la route, vont dans des congrès. Leur bureau sert 60 % du temps. Je ne pense pas que ça va partir. »

Les locaux et la façon de les habiter devront néanmoins se transformer pour le court terme.

Le virus annonce un frein à la densification effrénée des aires ouvertes. Au benching [longues tables] aussi.

Vincent Hauspy, designer associé de la firme Provencher Roy

Le mobilier sera mieux pensé pour la quiétude au travail. « Le concept du “hot seat” va changer, dit Maxime Frappier. Voudra-t-on s’asseoir sur un siège occupé la veille par quelqu’un d’autre ? Les gens préféreront contrôler leur espace. »

Daniel Pelletier, président et chef de la direction d’Artopex, prévoit des modifications dans la taille des bureaux individuels, leur surface (« plus lisse »), leur écran de protection (« plus haut ») et dans la quantité de tissus « pour accroître l’efficacité des nettoyages et désinfectants », explique-t-il.

Bref, on risque de s’attarder davantage au contenu du bureau qu’à sa coquille, car la situation extrême l’oblige et qu’elle vient, selon toute logique, avec une date de péremption. « C’est temporaire », dit Sandrine Tremblay, cofondatrice et associée de la firme Mile Wright, spécialisée en droit des affaires. « Ces dernières années, on a vu des Banque Nationale et Deloitte adopter l’aire ouverte. Je ne pense donc pas qu’on va revoir un modèle apprécié parce qu’on vit une situation de force majeure. »

« Isoler les gens avec des murs et des cloisons n’est pas la solution, dit aussi Louis Lemay, président de la firme d’architecture Lemay. Les gens ne réinvestiront pas massivement dans de nouveaux bureaux, ne feront pas des changements radicaux. À la fin de la pandémie, on reviendra rapidement à la normale. »

Vers un modèle hybride

Pour l’instant, on s’en remet au télétravail, qui fait ses preuves en matière d’efficacité et de productivité, et à ce qu’il en adviendra une fois la pandémie chose du passé. « On a 130 employés en télétravail depuis mars, raconte Louis-Thomas Labbé. Zoom, ça marche ! Personne ne s’ennuie de faire une heure d’auto chaque jour. Dans l’éventualité où on ferait une acquisition, je resterais avec le même nombre de pieds carrés. On planifie un retour au bureau, mais on a dit aux employés qu’on ne forcerait personne à revenir. »

Les employés sont heureux à distance. Ils ont hâte de se voir, mais adorent le télétravail. Il y aura un équilibre à atteindre. D’après moi, ce sera 75 % de télétravail et 25 % de bureau.

Charles Lalumière, président d’Edge Future, spécialiste en téléprésence

Voyant tous les avantages du télétravail, soutenu par des technologies accessibles, certains disent ne plus vouloir de bureaux. « On réfléchissait à un aménagement à aire ouverte », raconte Yanouk Poirier, président du réseau Penrhyn International et associé de la firme de recrutement Leaders International, qui n’a pas renouvelé le bail qu’il occupait dans la Tour CIBC à Montréal. « C’est fini, l’aire ouverte avec la COVID ! Ça nous force plutôt à être à jour sur le plan de la techno. Le retour sur l’investissement est important. On est en train de se réinventer. »

On reconnaît toutefois que le télétravail a ses limites. « Ça ne remplacera pas la richesse des relations humaines, dit Louis Lemay. Le lieu physique ne partira donc pas. Ce serait comme emprisonner les gens chez eux. Mais il faudra offrir le choix. On va voir une grande accélération des méthodes de travail. »

« Je fais cinq à six heures de vidéoconférences par jour, admet Charles Lalumière. Mais il faut dire aux gens de sortir et bouger. C’est tellement productif qu’on peut les brûler. C’est pénible de n’être que dans le virtuel. »

L’importance du port d’attache

Des salariés pourraient-ils forcer leur employeur à revoir en profondeur les espaces de travail, en invoquant des questions de sécurité, sous peine de ne pas rentrer au bureau ? « Oui, répond Sandrine Tremblay. L’obligation de l’employeur est d’assurer la santé et la sécurité de ses employés. Dans la mesure où un employé sent que l’employeur n’en a pas fait assez, ce dernier doit le rencontrer pour savoir pourquoi il n’est pas à l’aise. On peut demander qu’un inspecteur de la CNESST vienne sur place et évalue les mesures mises en place. »

« L’employeur n’a pas d’obligations de donner un espace X à son employé », précise par ailleurs Sandrine Tremblay.

L’humain étant un animal social, il finit très vite par s’ennuyer de son clan. « Il y aura plus de travail à la maison, mais on ne pourra soutenir ça longtemps, pense Maxime Frappier. Ce sera important d’avoir un port d’attache. La proximité demeurera importante. »

« Cette pandémie est terrible, dit Vincent Hauspy. Mais comme disait Winston Churchill : Never let a good crisis go to waste. On a une opportunité de revoir comment les bureaux fonctionnent. »