Quoi ? Les faillites sont en baisse ? Voilà qui a de quoi surprendre, alors que la COVID-19 affecte la santé financière des consommateurs et des entreprises. Mais les statistiques fraîches du Bureau du surintendant des faillites sont loin d’étonner les syndics qui tournent au ralenti depuis la mi-mars.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

« Tous les bureaux de syndics à qui j’ai parlé sont en forte baisse », rapporte Pierre Fortin, président du cabinet de syndics Jean Fortin, dont le volume d’affaires a diminué de moitié.

Idem chez BDO Canada qui a des activités dans toutes les provinces. « À partir de la mi-mars, ç’a coupé au couteau. En avril, on a fait 40 % de ce qu’on ferait normalement », confirme le vice-président principal, Ronald P. Gagnon.

Pour limiter les pertes, l’entreprise a mis sur pied un programme de réduction volontaire du travail, dont 65 % des 4000 employés se sont prévalus.

Chez Option consommateurs aussi, c’est le calme plat.

Il n’y a presque pas d’appels. C’est vraiment étrange.

Karine Robillard, avocate et conseillère budgétaire et juridique

Pourtant, l’organisme a tous les outils pour faire des consultations budgétaires à distance.

Lundi, l’Autorité des marchés financiers a d’ailleurs annoncé qu’elle doublait le financement offert aux associations coopératives d’économie familiale (ACEF) et aux associations de consommateurs pour aider ces organismes communautaires à répondre aux demandes accrues d’assistance de la part de ménages en situation précaire.

Mais pour l’instant, c’est le calme avant la tempête.

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Rompant avec la tendance des derniers mois, le nombre total de dossiers d’insolvabilité déposés en mars a diminué de 9,1 % au Canada, a dévoilé le Bureau du surintendant des faillites. La baisse est encore plus prononcée au Québec (- 16,8 %).

Le nombre de dossiers d’insolvabilité de consommateurs a fondu de 8,5 %, ce qui inclut autant les faillites que les propositions de consommateurs, une solution de remplacement qui permet aux ménages de restructurer leurs dettes en conservant certains actifs.

Mais n’allez pas croire que tout va bien aller.

Actuellement, bien des ménages sont sur le respirateur artificiel. Ils s’en tirent grâce aux prestations fédérales et aux reports de paiement sur leurs dettes.

Par exemple, plus de 722 000 particuliers ont demandé un report de leurs paiements hypothécaires et plus de 349 000 ont demandé un allégement sur leur carte ou leur marge de crédit, selon l’Association des banquiers canadiens.

En outre, le confinement a permis aux ménages de réduire leurs dépenses, comme l’essence, les assurances ou la garderie.

Mais je ne serais pas surprise que certains consommateurs soient en train d’étirer leur limite de crédit pour boucler leur budget.

« Les gens perçoivent souvent le crédit comme un coussin de sécurité. Quand ils ont un imprévu, ils utilisent leur carte ou leur marge », constate Mme Robillard.

Or, les ménages qui utilisent le crédit comme gilet de sauvetage risquent de finir par couler.

Au cours de la dernière décennie, les dettes des Canadiens ont sans cesse augmenté pour atteindre près de 180 % de leurs revenus en 2019, contre environ 155 % en 2010.

Les consommateurs sont étirés à la corde. Près de la moitié des Canadiens vivent d’un chèque de paie à l’autre (47 %), selon l’Association canadienne de la paie. Cela signifie qu’ils n’ont pas un sou de côté pour continuer à payer les factures en cas de perte d’emploi.

Avant le Grand Confinement, on observait déjà une inquiétante augmentation de l’insolvabilité. Pourtant, l’économie tournait à plein régime. Le marché du travail se portait à merveille. Le taux de chômage était à un plancher historique. Les salaires augmentaient.

Avec la COVID-19, de nombreux ménages se retrouveront au tapis.

Pour le moment, il n’y a pas de pression. Les consommateurs sont en apesanteur. Mais ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils retombent sur terre. « Le jour où l’économie va repartir et que les créanciers vont vouloir être payés, c’est là que ça va frapper », avance M. Gagnon.

« L’automne va être très, très, très difficile. On s’attend à ce qu’il y ait une vague, lorsqu’il n’y aura plus de possibilité d’acheter du temps », prédit M. Fortin.

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Le choc pourrait venir dès l’été pour les entreprises, même si elles ont enregistré une baisse encore plus marquée (- 30,7 %) du nombre de cas d’insolvabilité en mars.

Déjà, ça sent le roussi chez les restaurateurs qui commencent à contacter les syndics.

« Les restaurants ne voient pas le bout. Ils ne voient pas le moment où ils vont pouvoir recommencer à exploiter leur commerce. Dans certains cas, ils réalisent qu’ils ne s’en sortiront pas », raconte M. Gagnon.

Si les règles de distanciation physique les forcent à rouvrir leur salle à manger à seulement 50 % de capacité, plusieurs ne feront pas leurs frais.

« Les restos, ça va être l’enfer », prévient M. Fortin. Mais il souligne que de nombreux autres petits commerces de détail sont en mauvaise posture. C’est particulièrement vrai pour ceux dont les services impliquent un contact physique, comme les centres de conditionnement physique, les salons de coiffure et les centres de massothérapie.

« Les gens constatent que leurs revenus ne reprendront jamais assez pour payer les dettes qui se sont accumulées. Ils ne peuvent pas s’en sortir », avance M. Gagnon.

À ce compte-là, attendez-vous à un été meurtrier.

Précision

Dans ma chronique de samedi dernier sur la fuite d’information chez Statistique Canada, un des intervenants cités a été dépouillé de son titre. Benoît Durocher est vice-président directeur et chef stratège économique chez Addenda Capital. Mes excuses.