Il faudra plus que de l’électricité pas chère pour augmenter la production de fruits et de légumes en serre et assurer l’approvisionnement local que le Québec souhaite depuis des décennies. À quelques exceptions près, la serriculture est un secteur morcelé, qui souffre de retard technologique et de sous-investissement.

Hélène Baril Hélène Baril
La Presse

Ce diagnostic dur, qui vient du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ), explique en bonne partie pourquoi la production en serre a pris du retard au Québec, malgré une forte croissance du marché et l’intérêt accru pour l’achat local.

Le coût de l’énergie, et notamment celui de l’électricité, n’est pas le seul problème de l’industrie serricole. En fait, l’énergie vient au deuxième rang des coûts totaux de la production en serre, précise Claude Laniel, directeur général des Producteurs en serre du Québec, l’association des acteurs de l’industrie. C’est la main-d’œuvre qui coûte le plus cher.

Le coût de la main-d’œuvre des producteurs en serre québécois est deux fois plus élevé que celui des producteurs ontariens, selon le portrait du MAPAQ réalisé en 2015 et mis à jour en 2018. Cela tient au fait que les entreprises québécoises sont beaucoup plus petites que celles de l’Ontario, et qu’elles sont éparpillées sur le territoire.

La dissémination des entreprises sur le vaste territoire québécois est un problème, selon Damien de Halleux, professeur à l’Université Laval spécialisé en génie de l’alimentation. 

Chacun s’est développé dans son coin, contrairement aux producteurs ontariens qui se sont regroupés dans le sud de la province [à Leamington], là où le climat est le plus propice et où le partage des services est possible.

Damien de Halleux, professeur à l’Université Laval spécialisé en génie de l’alimentation

Le climat est plus favorable en Ontario qu’au Québec, mais le prix de l’électricité y est beaucoup plus élevé, d’environ 30 %. L’éclairage prolongé des serres, répandu au Québec en raison du tarif d’électricité réduit pour la photosynthèse, n’existe à peu près pas en Ontario.

Par contre, le gaz naturel, qui sert à chauffer les serres en hiver, coûte un peu moins cher en Ontario qu’au Québec. Le gaz de réseau est aussi hors de portée pour beaucoup de producteurs en serre éparpillés sur le territoire québécois.

Idéalement, il faut avoir accès à un « mix » d’énergies, estime Sylvain Terrault, président-directeur général d’Hydroserre, l’une des grosses entreprises du secteur. « Il faut avoir accès à de l’électricité, de la biomasse et du gaz naturel pour être compétitif. C’est nos outils », dit-il.

La taille compte

Le coût des intrants nécessaires à la production en serre est plus élevé pour les petites entreprises et cela nuit à leur compétitivité. « La part plus élevée des dépenses consacrée à la main-d’œuvre est aussi attribuable à un retard technologique », relève le portrait du MAPAQ. La plupart des installations québécoises ont près de 25 ans et peu d’entreprises ont investi dans la modernisation.

Pour la culture des tomates, le rendement selon la superficie cultivée est comparable à celui de l’Ontario dans les quelques entreprises qui se sont modernisées, mais le rendement moyen de l’industrie est beaucoup plus bas. Ce rendement est de 40,8 kg par mètre carré au Québec comparativement à 47,7 kg par mètre carré en Ontario, selon les chiffres du MAPAQ.

La valeur de la production de tomates de serre au Québec a atteint 67,2 millions de dollars en 2018, comparativement à 355,1 millions en Ontario.

Aujourd’hui, sur les quelque 300 producteurs de légumes en serre du Québec, il y en a une dizaine seulement qui sont dans les ligues majeures et qui peuvent prétendre à concurrencer les producteurs de l’Ontario.

Il y aura toujours une place pour les petits producteurs locaux, mais si le Québec veut augmenter son autosuffisance alimentaire, il faudra que la taille des entreprises augmente. « Il y a moins de 10 entreprises au Québec qui peuvent approvisionner les supermarchés, et les supermarchés, c’est de 70 à 75 % des ventes », résume Jacques Demers, président-directeur général des Productions horticoles Demers.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Jacques Demers, président-directeur général des Productions horticoles Demers

Au moins 20 millions par serre

Pour grossir, il faut investir. « Une serre de calibre international, ça coûte au moins 20 millions à construire », précise M. Demers. Selon les Producteurs en serre du Québec, il faut plutôt compter 4 millions par hectare, soit 32 millions pour construire une serre d’une dimension optimale de 8 hectares. Les programmes de La Financière agricole qui pourraient être utilisés sont limités aux projets de 15 millions et moins.

L’accès au capital est difficile pour les producteurs en serre, parce que les prêteurs traditionnels ont été échaudés par les faillites à répétition qui ont frappé le secteur dans les années 80. Plus récemment, les échecs d’entreprises comme Savoura, qui s’est cassé les dents au Mexique, et Les Serres Lefort, qui viennent d’être rachetées par Hydroserre, n’ont pas aidé l’industrie.

Il reste donc le capital de risque. Le Fonds de solidarité FTQ tente depuis des années de participer à la consolidation du secteur, mais il a investi seulement 28,5 millions jusqu’à maintenant dans trois entreprises, dont une, Les Serres Lefort, s’était placée à l’abri de ses créanciers avant son rachat.

Trois défis qui attendent l’industrie

Une production doublée : les producteurs du Québec détiennent 30 % du marché total des fruits et légumes cultivés en serre consommés dans la province. Leur objectif est d’augmenter cette part à 55 %, ce qui signifierait une production annuelle supplémentaire de 50 000 à 60 000 tonnes. Le défi n’est pas surtout d’augmenter la production, mais plutôt de l’offrir à un coût compétitif, parce que le consommateur, malgré tous les discours, achète d’abord en fonction du prix.

Le tarif des alumineries : les producteurs ont accès à un tarif réduit de 5,8 cents le kilowattheure pour éclairer les serres. Ils voudraient pouvoir bénéficier du même tarif que les alumineries, soit autour de 3 cents le kilowattheure, étant donné les surplus importants d’électricité dont dispose le Québec. Un tarif plus bas leur permettrait d’envisager d’utiliser l’électricité pour le chauffage des serres en hiver, qui se fait actuellement avec du gaz naturel, du mazout et, dans une moindre mesure, avec la biomasse.

L’accès au capital : construire et exploiter des serres à la fine pointe de la technologie coûte cher, et les producteurs voudraient avoir un meilleur accès aux capitaux. Les banques et les autres prêteurs traditionnels sont frileux envers leur industrie. Un crédit d’impôt, comme il en existe dans plusieurs autres secteurs d’activité, permettrait de réduire le coût des investissements.