La confiance du gestionnaire d’actifs montréalais Peter Letko envers le transport aérien demeure très forte malgré la crise, et ce, en dépit du désaveu public du célèbre investisseur Warren Buffett envers l’industrie le week-end dernier.

Richard Dufour Richard Dufour
La Presse

Warren Buffett a fait savoir il y a une semaine, à l’occasion de l’assemblée annuelle de Berkshire Hathaway, que le conglomérat qu’il dirige venait de liquider ses actions en transport aérien. Berkshire Hathaway était le premier actionnaire de Delta et le deuxième en importance de Southwest, d’American et de United.

Warren Buffett a admis qu’il avait fait une erreur en 2016 en investissant à nouveau dans le transport aérien.

« J’ai beaucoup de respect pour Warren Buffett. Mais nous avons investi dans le transport aérien bien avant lui. Je crois qu’il a perdu beaucoup d’argent alors que nous en avons fait beaucoup », dit le gestionnaire de portefeuille Peter Letko, de la firme Letko Brosseau et Associés.

Je comprends pourquoi [Warren Buffett] a fait ça [vendre ses actions de transporteurs aériens], mais ce n’est pas la première fois que je suis en désaccord avec lui.

Peter Letko, gestionnaire de portefeuille

Premier actionnaire de Transat et d’Air Canada, Letko Brosseau a vendu une portion de ses actions d’Air Canada il y a trois ans. La firme avait acheté ses premières actions d’Air Canada durant la crise financière, il y a une dizaine d’années.

Le printemps passé, Letko Brosseau s’était opposé à la proposition préliminaire de 13 $ par action d’Air Canada pour Transat, car la firme jugeait que le voyagiste montréalais valait « beaucoup plus ». Air Canada a finalement accepté de bonifier son offre à 18 $ par action.

« L’erreur de Warren Buffett est d’avoir acheté ses actions de transporteurs aériens trop tard. Le résultat est qu’il encaisse des pertes en vendant », dit Peter Letko.

« Nous étions le plus gros actionnaire de WestJet et nous avons vendu l’an passé nos actions de ce transporteur en réalisant un grand profit. Ça a fonctionné pour nous. Nous avons une opinion très différente [de celle de Warren Buffett]. »

En révélant le week-end dernier avoir délaissé le transport aérien, Warren Buffett a dit que « le monde avait changé ».

« On pense beaucoup à ça, reconnaît Peter Letko. C’est très possible que les gens deviennent plus prudents et réfléchissent davantage avant de prendre l’avion. Mais si un vaccin est trouvé, les gens vont retrouver leurs habitudes. Sauf peut-être les gens d’affaires en raison de l’utilisation actuelle des téléconférences. Il est toutefois trop tôt d’affirmer que tout va changer. Les gens aiment voyager, visiter et voir d’autres personnes. »

Peter Letko n’a certainement pas l’intention de cesser de prendre l’avion. « J’ai ce goût depuis que je suis très jeune. L’important est la découverte d’un vaccin. Je serai prêt à reprendre un vol commercial lorsqu’un vaccin sera offert. »

Questionné à propos de son niveau de confiance face à la concrétisation de l’achat de Transat par Air Canada, Peter Letko a affiché un certain scepticisme. « Franchement, je ne sais pas. Avec tout ce qui vient de se passer, on ne sait vraiment pas. La transaction est toujours intéressante pour Air Canada. Mais beaucoup de choses ont changé. Le gouvernement imposera peut-être des conditions et Air Canada pourrait les trouver trop sévères. »

Avec l’action de Transat à 8 $, le marché émet assurément des doutes. « Ça nous dit qu’il y a certains risques, bien entendu, admet Peter Letko. Mais regardez ce qui vient de se passer. Presque tous les avions sont cloués au sol aujourd’hui. Ce n’est pas quelque chose qu’on aurait pu anticiper au moment de l’annonce de la transaction. C’est donc normal. »

Selon lui, Air Canada n’a pas besoin de la capacité de Transat à l’heure actuelle. « Mais peut-être dans un an ou plus, par contre. Un développement sur le plan sanitaire, comme la découverte d’un vaccin, pourrait rapidement changer la donne », dit-il.

Letko Brosseau est par ailleurs toujours actionnaire de Bombardier et M. Letko pense que la pandémie pourrait avoir un impact sur la demande pour les avions privés, comme les jets d’affaires fabriqués par Bombardier. Peut-être que de plus en plus de gens qui peuvent se le permettre financièrement voudront voyager en jets privés, croit-il.

PHOTO JOHANNES EISELE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Warren Buffett

Pour ce qui est de l’impact négatif que pourrait avoir une récession sur la demande pour les avions fabriqués par Bombardier, Peter Letko répond que ça dépendra de la longueur de cette récession.

S’il dit ne pas connaître le nouveau PDG de Bombardier, Éric Martel, Peter Letko a accepté de donner son appréciation du passage d’Alain Bellemare à la barre de l’entreprise.

« Ce fut une période difficile. Il avait un grand défi à relever avec le développement de l’ex-C Series. Ça a pris plus de temps et plus d’argent. C’est vraiment dommage que ces appareils soient aujourd’hui entre les mains d’Airbus. Et c’est dommage pour nous tous ici, au Québec, qui avons participé d’une manière ou d’une autre à l’effort de développement. C’est dommage et même un peu triste. »