La paralysie de l’aviation commerciale provoquée par la pandémie de COVID-19 continue de faire disparaître des emplois dans la grappe aéronautique québécoise et plusieurs milliers de travailleurs risquent de se retrouver au chômage puisque la crise ne semble pas sur le point de se dissiper.

Julien Arsenault
La Presse canadienne

Héroux-Devtek, qui fabrique des trains d’atterrissage et d’autres pièces d’aéronautique, a annoncé mardi qu’elle éliminera 10 % de son effectif, soit 225 postes, dont 125 se trouvent au Québec, en plus de fermer l’usine montréalaise d’Alta Précision acquise l’an dernier.

« Du côté des avions gros-porteurs, on voit des baisses allant de 30 % à 50 % des taux de production, a expliqué le président et chef de la direction de la société, Martin Brassard, au cours d’une entrevue téléphonique avec La Presse canadienne. Chez Boeing, il y a eu une réduction de cadence du 777 et du 777X — dont le train d’atterrissage est livré par Héroux-Devtek — et chez Airbus, c’est pareil. »

Boeing représente près du quart des revenus annuels de Héroux-Devtek.

Ailleurs au Québec, le constructeur de moteurs Pratt & Whitney Canada, qui compte quelque 2400 travailleurs syndiqués, éliminera plus de 343 emplois puisque le carnet de commandes est moins garni. Du côté de la Société en commandite Airbus Canada, c’est 350 mises à pied temporaires qui ont été effectuées à Mirabel, où l’on a également repoussé l’accélération de la cadence production de l’A220.

D’après Aéro Montréal, la grappe de la métropole compte plus de 43 000 travailleurs et a généré l’an dernier un chiffre d’affaires de 17,8 milliards. Sa présidente-directrice générale Suzanne Benoît estime qu’entre 4000 et 5000 emplois pourraient disparaître et croit qu’il faudra attendre au moins jusqu’en 2023 pour revenir aux niveaux atteints l’an dernier.

« Le secteur va se retrouver à genoux, à la fin de l’été, ça va être très difficile, a-t-elle lancé en entrevue. Les mises à pied se font. On ignore quand (la crise) va se terminer. Est-ce que les gens vont voyager ? On n’a jamais vu une situation comme celle-là. »

Multiples impacts

Les avionneurs ont abaissé les cadences de production puisque les compagnies aériennes, frappées de plein fouet par les restrictions visant à limiter la propagation de la COVID-19, ont cloué leurs avions au sol, repoussé des livraisons et annulé des commandes.

Lundi, Air Canada a signalé qu’il lui faudrait plus de trois ans avant de se relever de la crise. Aux États-Unis, le milliardaire Warren Buffett, à la tête du conglomérat Berkshire Hathaway, a liquidé l’intégralité de ses participations dans les principales compagnies aériennes et le secrétaire au Trésor, Steve Mnuchin, a dit ne pas être certain que les voyages internationaux reprennent cette année.

Également présente aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Espagne, Héroux-Devtek comptabilisera une charge avant impôts d’environ 12 millions au premier trimestre en raison de la restructuration. Établie à Longueuil, l’entreprise mise sur son secteur de la défense, qui représentait environ les deux tiers de son carnet de commandes de 839 millions en date du 31 décembre, pour traverser la tempête.

« Pour l’aviation civile, je suis d’accord avec les analyses selon lesquelles nous allons ressentir les impacts pendant deux à trois ans à moins que l’on trouve un vaccin ou un traitement », a dit M. Brassard.

Selon Aéro Montréal, le secteur de la défense a généré entre 20 % et 25 % des revenus de 2019.

Des séquelles

Sans s’avancer de manière précise sur l’impact qu’aura la crise actuelle sur l’industrie, il n’en reste pas moins que toute la chaîne d’approvisionnement est actuellement affectée, a estimé le directeur du groupe d’études en management des entreprises en aéronautique à l’UQAM, Mehran Ebrahimi.

« De penser que nous allons pouvoir traverser la pandémie sans qu’il y ait trop de problèmes serait l’équivalent, à mon avis, de croire au père Noël », a-t-il expliqué au cours d’un entretien téléphonique.

M. Ebrahimi a ajouté que la subvention salariale d’urgence d’Ottawa, même si elle est appropriée dans les circonstances, vient un peu brouiller le portrait, puisqu’elle permet à de nombreuses compagnies de retenir des travailleurs, ce qui pourrait changer lorsque la portée du programme sera diminuée ou lorsqu’il prendra fin.

« J’aimerais avoir une boule de cristal, a répondu M. Brassard, lorsqu’invité à dire ce qui attendait l’industrie québécoise. Si des entreprises sont entrées dans cette crise avec une situation financière précaire, il faudra beaucoup de créativité pour s’en sortir. »

Chez Aéro Montréal, on se penche déjà sur un comité afin de préparer une relance. Mme Benoît espère voir les gouvernements continuer à épauler l’industrie afin qu’elle soit en mesure de tabler sur des projets d’innovation et se positionner auprès des grands donneurs d’ordres.