La détérioration accélérée et prévisible de l’activité économique doit absolument amener les gouvernements à revoir leurs façons de faire. Plutôt que de tenter d’indemniser dans le chaos les hordes de nouveaux chômeurs qui sont en train de se constituer à vitesse grand V, il serait nettement plus avantageux sur le plan économique et logistique qu’Ottawa et Québec subventionnent les emplois des entreprises tant que durera la crise du coronavirus.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Plus la crise s’enlise et plus il devient primordial d’appliquer avec urgence les solutions les plus pertinentes pour nous permettre d’en ressortir avec le moins de séquelles possible à long terme.

Avec la fermeture annoncée lundi de toutes les entreprises qui ne sont pas productrices ou dispensatrices de services essentiels, ce sont encore des dizaines de milliers de nouveaux chômeurs qui vont venir s’ajouter aux quelque 929 000 qui ont fait une demande d’assurance-emploi durant la seule dernière semaine.

« Il faut sauver nos chaînes de production. De nombreuses entreprises qui mettent à pied leurs employés vont être incapables de reprendre la production une fois que la crise sera résorbée parce qu’elles vont être totalement embourbées », met en garde Serge Godin, président exécutif du conseil de CGI, multinationale des technologies de l’information qui compte 77 000 employés dans plus de 40 pays.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Serge Godin, président exécutif du conseil de CGI

CGI et ses 7000 employés au Québec ne sont pas touchés par l’ordre de fermeture qu’a formulé lundi le premier ministre Legault, puisque ses activités en gestion informatique sont jugées stratégiquement prioritaires.

Mais comme de nombreux chefs d’entreprise au Canada et au Québec, Serge Godin est très inquiet de la tournure que prennent les événements avec les cascades de fermetures d’entreprises et les milliers de mises à pied qui en résultent.

« Plutôt que de verser des allocations de chômage, ce serait nettement plus productif que les gouvernements subventionnent les salaires de toutes les entreprises pendant la durée de la crise. Une fois que la situation se stabilisera, elles vont être en mesure de rappeler leur monde et reprendre leurs activités.

Plusieurs PME qui perdent leurs employés vont se retrouver en faillite. Il faut les aider à passer à travers la crise en leur permettant de maintenir une certaine structure en place.

Serge Godin

Cette mesure est réalisable et réaliste parce que la crise de santé publique du coronavirus ne sera pas éternelle et le soutien financier des gouvernements sera temporaire. On parle ici de quelques mois tout au plus.

C’est aussi de cette façon que CGI traverse la crise dans de nombreux pays où elle a des bureaux et des milliers d’employés. L’Allemagne subventionne 80 % des salaires des entreprises, l’Angleterre et le Danemark aussi. En France, le gouvernement a décidé de subventionner 95 % des salaires alors qu’au Japon, on y va jusqu’à 100 %.

Gestion de crise

Sur le seul plan logistique, cette solution surpasserait totalement le système actuel d’assurance-emploi, centralisé à Ottawa, où on doit recevoir des centaines de milliers de nouvelles demandes qui devront être traitées individuellement, ce qui allonge les délais de règlement.

La machine fédérale va faire face à une telle pression qu’on imagine mal comment elle arrivera à bien remplir sa mission. Les nouveaux chômeurs qui doivent déjà vivre dans l’inquiétude de leur avenir vont immanquablement devoir subir des délais avant l’arrivée d’un premier chèque d’assurance-emploi.

Les subventions au travail permettent de garder le lien d’emploi tout comme elles réduisent l’inquiétude parce qu’il n’y a pas d’interruption du service de la paie.

Serge Godin

On définit cette approche des subventions à l’emploi comme une façon de geler l’activité économique, de la cryogéniser durant la crise pour lui permettre de reprendre vie avec tous ses morceaux une fois que la tempête sera résorbée.

À cet égard, CGI est à même de constater les effets dévastateurs que la crise du coronavirus exerce sur l’emploi. Sa division d’impartition des services de paie – qui s’occupe de plus de 42 000 entreprises québécoises – a enregistré, en deux semaines, une baisse de 100 000 prestataires sur les 892 000 employés qu’elle dessert. Du jamais-vu.

C’est la quatrième crise majeure que CGI traverse depuis sa fondation en 1976. Il y a eu le krach de 1987, couplé à des taux d’intérêt élevés qui limitaient au maximum ses capacités de financement, les attentats terroristes du 11 septembre 2001 et, bien sûr, la crise financière de 2008.

« Dans chacune des crises, on a géré de façon très serrée en cherchant chaque fois à mieux se positionner en vue de la reprise qui s’en vient. Toutes les entreprises doivent avoir l’opportunité de pouvoir rebondir », suggère le président exécutif du conseil de CGI.

Cela dit, Serge Godin est fier que son entreprise soit associée à l’étude clinique sur l’efficacité de la colchicine comme médicament contre la COVID-19 que vient de lancer le Centre de recherche de l’Institut de cardiologie de Montréal.

« Le Dr Jean-Claude Tardif, de l’Institut de cardiologie, nous a approchés pour qu’on mette notre technologie au service de leurs travaux. C’est incroyable, la rapidité avec laquelle tout s’est mis en place », insiste Serge Godin.

Cette célérité pour trouver un médicament qui pourrait enrayer les effets de la COVID-19 devrait aussi inspirer le gouvernement d’Ottawa pour adopter la solution des subventions à l’emploi plutôt que les indemnités au chômage pour répondre à la crise économique qui se profile.