Si la mutation de l’épidémie de COVID-19 en potentielle pandémie a été l’élément déclencheur qui a fait culbuter les marchés boursiers cette semaine, le coronavirus a aussi été le prétexte tout désigné que les indices cherchaient depuis un certain temps pour purger la surévaluation de leur cours. La question que tous se posent maintenant est de savoir si cette purge est sur le point de s’arrêter ou si elle nous conduira à l’avènement d’un marché baissier.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Les marchés boursiers nord-américains ont connu une semaine désastreuse – leur pire séquence hebdomadaire depuis la crise financière de 2008 – et ils sont surtout maintenant résolument entrés en mode correction puisqu’ils cumulent des reculs de plus de 10 % depuis leur dernier sommet atteint il y a tout juste deux semaines.

Même notre poussif indice TSX a flirté une bonne partie de la séance en territoire de correction depuis qu’il a clôturé à la marque record de 17 944 points, le 20 février dernier. Le marché de Toronto a terminé la semaine en freinant sa chute à 16 263,05 points, cumulant ainsi des pertes de 9,4 %.

Après quatre séances de lourdes pertes, on aurait pu croire que la journée de vendredi allait donner lieu à la formation d’un ralliement qui aurait permis de freiner quelque peu l’hémorragie. Un phénomène que l’on a vu souvent dans le passé lorsque les traders décidaient de renverser la vapeur dans l’espoir de passer un week-end un peu moins déprimant.

Ça n’a certes pas été le cas vendredi alors que l’indice Dow Jones a rapidement chuté en matinée de plus de 1000 points, pour la troisième fois en une semaine. La journée s’annonçait longue tout comme elle laissait présager un très long et très morose week-end.

Il est bien évident que les craintes d’un ralentissement économique généralisé plus important que celui appréhendé en raison des avancées territoriales toujours plus grandes du COVID-19 alimentent la nervosité sur les marchés.

Même si la possibilité qu’une récession survienne est bien réelle, elle reste aussi bien théorique.

On ne sait pas encore comment la crise du COVID-19 va évoluer, mais une manchette comme celle d’hier qui nous apprend que l’Organisation mondiale de la santé vient de hausser d’« élevée » à « très élevée » la menace internationale du coronavirus n’a rien pour calmer les esprits.

La peur et l’incertitude constituent les pires ennemis qui soient pour la bonne tenue des marchés boursiers, et leur dangerosité est amplifiée lorsqu’elles sont exacerbées comme c’est le cas avec la crise du COVID-19.

Une bulle à dégonfler

On le dit depuis longtemps, après 11 ans de croissance économique ininterrompue et 11 ans de hausses des cours boursiers quasi continuelles, les marchés étaient mûrs pour une correction.

En décembre dernier, François Trahan, stratège réputé à Wall Street, nous avait prévenus lors d’une entrevue qu’il m’a accordée à New York que les Bourses américaines ne pouvaient plus justifier le niveau de valorisation qu’elles avaient atteint.

« Les gros gains boursiers qu’on a faits en 2019 sont pour l’essentiel du rattrapage par rapport aux pertes que les marchés avaient subies en 2018.

« Les prévisions de bénéfices étaient à leur plus bas à l’automne et quand les prévisions commencent à tomber avant que les indices précurseurs se mettent à monter, cela donne lieu à des périodes de volatilité comme celles qu’on a connues en 1990-1991, 2000-2001, 2008-2009.

« En janvier 2015 et à l’automne 2018, les marchés ont chuté parce que les prévisions de bénéfices étaient à la baisse », m’a expliqué en décembre dernier François Trahan.

Selon le stratège, les indices américains étaient mûrs pour une correction parce que leur appréciation n’était aucunement corrélée à une hausse équivalente des bénéfices des entreprises.

Il y a deux mois, le verdict de M. Trahan était clair : les Bourses américaines allaient subir une correction au cours du premier trimestre de 2020, et c’est exactement ce qui est en train de se produire.

Les responsables de la Caisse de dépôt ont fait le même constat la semaine dernière lors du dévoilement des derniers résultats de l’institution. Tous les gains boursiers de 2019 ne reposaient sur aucune hausse des bénéfices des entreprises, ce qui a entraîné une hausse artificielle de la valorisation des indices.

Les Bourses américaines ont progressé sous l’effet d’une bulle qui a été réactivée par le retour à une politique monétaire accommodante, pas sur la performance financière des entreprises. Autrement dit, les marchés boursiers étaient devenus chers et il fallait qu’ils retrouvent des niveaux d’échange plus collés à la réalité.

Le problème, c’est que l’élément déclencheur de cette prise de conscience, la crise du coronavirus, risque de nous amener beaucoup plus loin et de générer beaucoup plus d’incertitude que les marchés ne l’auraient souhaité. Les prochaines semaines vont être intéressantes.