Fait plutôt rare, les chefs de 21 grandes entreprises manufacturières canadiennes, dont 10 au Québec, sont sortis mardi sur la place publique pour prévenir Ottawa : si le service ferroviaire n’est pas rétabli d’ici vendredi, des mises à pied pourraient survenir.

Karim Benessaieh Karim Benessaieh
La Presse

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

« Jusqu’à présent, aucune de ces entreprises n’était prête à s’afficher pour parler de l’impact que ça avait sur ses affaires », dit Véronique Proulx, PDG de Manufacturiers et Exportateurs du Québec (MEQ), qui a organisé cette sortie avec son pendant canadien. « Plusieurs de ces entreprises sont cotées en Bourse et vendent aux États-Unis, elles ne veulent pas alerter les marchés ou leurs clients. Si elles ont choisi d’aller sur la place publique, c’est que la situation est critique. »

MEQ estime que chaque jour au Québec, ce sont 120 millions de dollars en marchandises qui sont bloquées, 425 millions à l’échelle du Canada. Le « point de bascule », estime Mme Proulx, sera atteint vendredi, jour 16 de la crise. 

PHOTO ULYSSE LEMERISE, COLLABORATION SPÉCIALE

Véronique Proulx, PDG de Manufacturiers et Exportateurs du Québec

Plusieurs me disent : “Si ce n’est pas réglé d’ici vendredi, c’est clair qu’on va ralentir les lignes de production ou en fermer, et ça pourrait mener à des mises à pied temporaires.”

Véronique Proulx, PDG de MEQ

Depuis près de deux semaines, le réseau ferroviaire canadien est perturbé par une série de manifestations en appui aux chefs héréditaires de la communauté wet’suwet’en, dans le nord de la Colombie-Britannique, opposés au passage du gazoduc Coastal GasLink sur ce qu’ils considèrent comme leur territoire ancestral. 

Les contestataires ont bloqué des portions cruciales du réseau ferroviaire, notamment près de Belleville, en Ontario, point de passage obligé du transport de marchandises entre l’ouest et l’est du pays. À travers le pays, une demi-douzaine de blocus, certains temporaires, continuaient d’empêcher le passage de trains mardi en fin de journée.

Le Canadien National (CN) a confirmé la mise à pied temporaire d’environ 450 travailleurs dans ses activités dans l’est du pays après avoir annulé plus de 500 trains dans la dernière semaine en raison du blocage de voies ferrées par des manifestants.

Les mises à pied touchent du personnel opérationnel, incluant des employés travaillant à l’Autoport à Montréal, Lévis, Moncton et Eastern Passage, près de Halifax.

L’entreprise montréalaise a parlé d’une situation « regrettable », soulignant que l’impact des manifestations sur l’économie et sur ses employés échappe au contrôle du CN. 

VIA Rail a pour sa part annoncé la reprise des trains de passagers pour jeudi dans le corridor Montréal-Québec-Ottawa. 

Leadership réclamé

Tandis que le premier ministre Justin Trudeau a réitéré hier dans un discours officiel en Chambre sa volonté de « travailler jour et nuit » pour trouver une solution pacifique à la crise, l’opposition aux Communes a dénoncé une réponse considérée « faible », le chef conservateur par intérim, Andrew Scheer, taxant le discours de « salade de mots ».

Parmi les entreprises qui ont choisi d’aller sur la place publique, on retrouve notamment Les Aliments Maple Leaf, J.D. Irving et les québécoises Groupe Novatech et Tremcar.

Toutes, résume Mme Proulx, demandent au gouvernement Trudeau de « prendre ses responsabilités et d’assumer son leadership ». « Les entreprises ne se sentent pas écoutées, dénonce-t-elle. Il faut une solution, ça ne peut pas perdurer, on ne peut pas arrêter tout le commerce. »

PHOTO FOURNIE PAR LA FCCQ

Charles Milliard, PDG de la Fédération des chambres de commerce du Québec

À la Fédération des chambres de commerce du Québec, on commence également à taper du pied. « On se demande ce que ça prendrait pour que ça se règle, dit Charles Milliard, PDG. Il y a des problèmes d’approvisionnement en matières premières, et des entreprises qui n’ont pas cette habitude prennent le micro. On commence à manquer de mots pour expliquer poliment la situation… »

Confusion au port

Plus tôt en journée, mardi, le premier ministre du Québec, François Legault, avait affirmé qu’au « cours des prochains jours, on ne pourra plus recevoir de bateaux au port de Montréal ».

Questionné à savoir s’il avait une « date limite » pour que la crise se règle, il a dit qu’elle se situait dans « les prochains jours », ajoutant que « les gens [lui] disent qu’à partir de demain, ça va devenir très, très difficile ».

Si on n’est plus capables d’accueillir des bateaux au port de Montréal parce qu’on ne sait plus où mettre les conteneurs, on va avoir un sérieux problème avec les bateaux.

François Legault, premier ministre du Québec

Quelques heures après cette sortie, le Port de Montréal s’est montré rassurant et affirmé que « la situation [sur son site] est gérable » pour le moment, malgré le blocus ferroviaire qui perturbe les activités économiques au pays.

« C’est certain que la situation devient de plus en plus complexe plus les jours avancent au niveau logistique, […] [mais] on ne voit pas de situation qui nous obligerait à empêcher les bateaux d’arriver ou de repartir à ce stade-ci », a affirmé Mélanie Nadeau, directrice des communications du Port.

« Cela dit, une partie du service ferroviaire au port de Montréal est effectivement impactée depuis maintenant une semaine », a-t-elle ajouté.

Ruptures de stock

Les Québécois pourraient voir l’impact du blocus ferroviaire sur les tablettes des supermarchés et des pharmacies si la situation persiste encore quelques jours, selon la section locale du Conseil canadien du commerce de détail.

« Déjà, dans l’est du pays, on commence à avoir des ruptures de stock. Des soupes, du ketchup. Les produits frais vont commencer à être problématiques dans certains cas », a indiqué Marc Fortin, président de l’organisation. Il croit que ces problèmes d’approvisionnement vont se déplacer vers le Québec si le blocus se poursuit.

En plus des produits alimentaires, les produits pharmaceutiques en provenance d’Asie – souvent déchargés au port de Vancouver avant de prendre le train vers l’Est – pourraient bientôt manquer.

« Encore quatre ou cinq jours et on va commencer à parler d’une situation critique, a-t-il ajouté. Il faut régler la problématique. »

Les meuniers n’en dorment plus

Les fabricants de farine, qui sont directement dépendants du blé de l’Ouest canadien, sont parmi les premiers producteurs alimentaires à avoir subi l’impact du blocus. Certains d’entre eux n’auront bientôt plus rien à moudre.

« Au moment où l’on se parle, j’ai 1600 tonnes de grains pognées au Manitoba, qui ne bouge pas. Je suis à la veille d’arrêter mon moulin », a affirmé Steve Castegan, vice-président exécutif et directeur général à La Meunerie Milanaise. 

Dans moins d’une semaine, je vais arrêter de produire. Il faut que ça bouge. C’est majeur pour nous.

Steve Castegan

Même portrait pour les Aliments Breton, qui exploitent des moulins un peu partout au Québec. « Il y a de l’approvisionnement qui ne se fait pas actuellement. On cherche des alternatives », a expliqué la porte-parole Julie Lamontagne.

« Le service ferroviaire a une importance critique pour nos opérations nous espérons que la situation se résoudra rapidement », a de son côté indiqué Jackie Anderson, en charge des communications pour ADM, l’entreprise américaine qui exploite l’immense minoterie située sous l’enseigne « Farine Five Roses » au centre-ville de Montréal.

Sylvie Cloutier, présidente du Conseil de la transformation alimentaire du Québec (CTAQ), explique : « On ne produit pas au Québec de blé en quantité suffisante pour approvisionner les boulangeries et les pâtisseries, et tous ceux qui requièrent du blé. C’est beaucoup de monde. »

En plus du grain, beaucoup d’entreprises n’ayant pas accès au réseau de distribution de gaz naturel craignent de manquer de propane, souvent nécessaire pour la transformation, a dit Mme Cloutier.

« Il pourrait y avoir des ruptures de stock assez rapidement pour des produits de base, a-t-elle ajouté. Si on n’a plus de farine, c’est certain qu’il va y avoir des produits qui vont manquer. »

Camionneurs sollicités

L’Association du camionnage du Québec, quant à elle, est sur un pied d’alerte. Depuis vendredi, le lien d’urgence entre le ministère des Transports et l’association a été réactivé. Ce lien existe en cas de blocus de route et de grève.

« On a été en vigile tout le week-end, soutient Marc Cadieux, président-directeur général de l’Association du camionnage du Québec, et mardi après-midi, on nous a demandé de faire une ronde pour savoir quels seraient les transporteurs disponibles pour prendre des volumes supplémentaires. Pour l’instant, on cible le transport de gaz propane qui pourrait redevenir un produit nécessaire. Ce ne sont pas des besoins qui pour l’instant ont été demandés en urgence, mais on se prépare si l’urgence arrive », tient-il à nuancer.

Les transporteurs ont confirmé avoir déjà reçu des appels de leurs clients, qui utilisent à la fois le train et les camions pour transporter leur marchandise, pour savoir s’ils pouvaient transporter plus de volume pendant la période de turbulences. Il s’agit, entre autres, d’aliments et de matériaux de construction.

— Avec la collaboration d’Hugo Pilon-Larose et d’Isabelle Dubé, La Presse et de La Presse canadienne