BioQuébec, qui représente une centaine d’entreprises en biotechnologies et science de la vie, veut freiner la vente des fruits du savoir québécois à des intérêts étrangers. L’organisation propose la création d’Obligations santé sous le modèle des Obligations vertes à taux fixe offertes par Épargne Placements Québec.

Isabelle Dubé Isabelle Dubé
La Presse

Si la recherche universitaire est bien financée, le développement et la commercialisation de nouveaux médicaments souffrent de sous-financement local. C’est ce que révèle une étude réalisée par Deloitte et BioQuébec. De son côté, l’Institut de recherche en politiques publiques avait découvert, en 2019, que 45 % des brevets canadiens étaient vendus à des intérêts étrangers.

« On a des découvertes au Québec, mais parfois les gens ne s’en rendent pas compte, affirme Anie Perrault, directrice de BioQuébec. Quand une start-up passe la phase 2 des essais cliniques et arrive à la phase 3, très souvent, le financement arrive d’ailleurs. Le décisionnel est ailleurs et on peut perdre nos entreprises. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Anie Perrault, directrice générale de BioQuébec

Aux mains des Américains

Anie Perrault cite l’entreprise en démarrage Enobia Pharma qui a été vendue en 2011 à Alexion Pharmaceuticals aux États-Unis. La découverte des chercheurs montréalais est devenue un médicament révolutionnaire contre une maladie rarissime (l’hypophosphatasie). Or, les Québécois n’y ont pas accès, car il est jugé trop onéreux pour être remboursé par la RAMQ.

C’est dans ce contexte que BioQuébec a présenté l’idée des Obligations santé, ainsi que 16 autres recommandations, au ministre des Finances lors des consultations prébudgétaires.

L’avis d’experts

« Du point de vue de l’investisseur, c’est un rendement qui est garanti, il n’y a aucun risque, explique Clément Hudon, professeur en planification financière à l’Université TÉLUQ. Évidemment, le rendement est plus bas, mais il est stable. »

« Du point de vue des entreprises, poursuit-il, une fois que les Obligations santé seraient en place, ça pourrait stimuler les projets en phase 1, car les entreprises sauraient qu’elles pourraient avoir du financement aux phases 2 et 3. Les entreprises ne seraient plus à la merci des investisseurs, qui sont souvent des concurrents, qui veulent garder l’exclusivité de ce sur quoi ils travaillent. »

Selon Clément Hudon, les obligations du gouvernement pourraient aussi être une solution pour la recherche sur les maladies qui ne sont présentes qu’au Québec et ne suscitent aucun intérêt à l’étranger.

Qui choisirait les projets ?

« L’idée est intéressante pourvu qu’il y ait aussi le talent et l’expertise pour bien évaluer le potentiel de succès commercial de ces étapes 2 et 3 sur les brevets », affirme Richard Guay, professeur titulaire en finance à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM et ancien président de la Caisse de dépôt et placement du Québec. « Si les émissions d’obligations règlent un problème de financement, il faut aussi trouver un partenaire qui pourra évaluer le potentiel de commercialisation et, le cas échéant, faciliter ce développement. »

Si le gouvernement collectait des fonds, il déciderait quels projets devraient recevoir un financement et lesquels ne devraient pas en recevoir. Historiquement, les gouvernements ne sont pas très efficaces pour prendre ce type de décisions d’investissement, qui devraient être laissées aux marchés financiers.

Amr Addas, professeur auxiliaire à l’École de gestion John-Molson de l’Université Concordia

Les obligations ne sont pas le bon moyen de financement, parce que la recherche de phases 2 et 3 est risquée et ne mène pas nécessairement à une commercialisation réussie, estime Amr Addas. Il croit que des investisseurs en capital-risque ou des sociétés pharmaceutiques sont tout désignés pour ce type d’investissement.

Martin Boyer, professeur en finance à HEC Montréal, rappelle de son côté que les Obligations vertes ont été créées parce que le privé ne voulait pas investir dans l’environnement.

« C’est pour contribuer au bien public, à l’ensemble de la planète, dit-il. Est-ce que l’argent est utilisé à bon escient ? Ça, c’est un autre problème. »

Pour ce qui est des brevets et de la commercialisation, même s’ils sont à l’étranger, il y a bel et bien des fonds, précise-t-il.

« Comme professeur de finance, je dirais : “Et puis ?” Qu’est-ce que ça change pour le bien public de la planète qu’ils soient vendus à l’étranger ? Est-ce que le gouvernement serait capable de mieux les rentabiliser que les grandes sociétés pharmaceutiques ? Est-ce que ça deviendrait gratuit pour tout le monde sur la planète ? »

Martin Boyer souligne que la province investit déjà dans l’intelligence artificielle et les jeux vidéo. « Le Québec, c’est 7 millions de personnes. On ne peut pas être maître de tout », conclut-il.