Dur début d’année pour le secteur de la vente au détail. Plus de 500 fermetures de magasins sont attendues dans les prochaines semaines ou viennent de se concrétiser. Les déboires de l’industrie touchent aussi le distributeur montréalais de la marque Bench qui s’est placé à l’abri de ses créanciers.

Marie-Eve Fournier Marie-Eve Fournier
La Presse

Pour la deuxième fois en seulement trois ans, le distributeur montréalais des vêtements Bench et Esprit s’est placé à l’abri de ses créanciers. L’entreprise Freemark, qui a accumulé environ 40 millions de dollars de dettes, prévoit fermer tous ses magasins au Canada.

Deux entreprises liées, communément appelées Freemark ou FAB (Freemark Apparel Brands), ont déposé mardi un avis d’intention de faire une proposition à ses créanciers. Leur siège social est situé rue Paré, à Mont-Royal, et leur vaste entrepôt se trouve rue Hodge, à Montréal.

L’entreprise exploite 25 magasins au Canada, dont un Bench aux Premium Outlets à Mirabel. Elle compte environ 340 employés.

Fondée en 2004, Freemark vend aussi des vêtements en gros dans tout le Canada et aux États-Unis. « L’entreprise dessert diligemment un réseau stratégique de points de vente, qui comprend les meilleures boutiques indépendantes du pays, ainsi que ses meilleurs magasins à rayons, chaînes spécialisées et magasins à grandes surfaces », précise son site web.

Une grande liquidation de ses stocks, supervisée par l’entreprise Encanteurs Continental, débutera ce vendredi, a-t-on appris. Les soldes auront lieu dans les propres magasins du groupe et possiblement dans d’autres locaux vu l’importante quantité de vêtements à vendre.

Selon Andrew Adessky, syndic responsable du dossier chez Richter, la direction de Freemark « a pris la décision de fermer tous les magasins après la liquidation » qui devrait durer « de 12 à 14 semaines ». Il attribue les problèmes financiers du distributeur au fait que le secteur du vêtement est « très compétitif ».

Il n’a pas été possible de savoir quels étaient les autres plans de l’entreprise en ce qui concerne la vente de gros ; le copropriétaire Lawrence Routtenberg n’a pas rappelé La Presse.

Conséquences pour les détaillants

Selon son site web, Freemark distribue encore la marque Esprit (qui a déjà eu des magasins au Canada dans le passé). Mais le propriétaire de la chaîne de magasins Taylor, Robert Taylor, explique que la marque Esprit a cessé d’être distribuée par Freemark à la fin de 2019. Ce qui n’est pas sans conséquences financières pour lui.

« Esprit, c’est une ligne très importante dans nos magasins. On est l’un des plus importants vendeurs de cette marque au Québec. »

Ça a été un choc. On voulait que le [siège social] européen nous livre directement, mais ce n’était pas possible. Alors pour le printemps, c’est foutu. On va perdre une saison.

Robert Taylor

Le nouveau distributeur, l’entreprise montréalaise Alphi, reprendra les livraisons de vêtements Esprit l’été prochain, précise M. Taylor.

Deuxième fois en trois ans

Les dettes de Freemark totalisent environ 40 millions de dollars. Le plus important créancier est son prêteur des trois dernières années, la Financière Accord, avec une créance garantie de 15 millions, selon les documents officiels.

« C’est une entreprise qui fait un chiffre d’affaires assez important et qui a des actifs assez importants. Alors son passif et ses prêts bancaires sont conséquents », a commenté le président d’Accord, Jason Rosenfeld.

Freemark s’était placé à l’abri de ses créanciers il y a à peine trois ans, soit en février 2017, avec des créances de quelque 15 millions. L’entreprise comptait alors 58 magasins et 600 employés. En mars de la même année, 31 magasins ont été fermés. Quelques mois plus tard, ses propriétaires ont racheté les actifs.

Des centaines de victimes

Le nombre de locaux à louer dans les centres commerciaux augmentera de façon marquée dans les prochains mois. La publication spécialisée Retail Insider a calculé que plus de 500 magasins s’apprêtaient à fermer leurs portes au Canada, ou venaient tout juste de le faire.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Prix élevé des locaux, concurrence accrue des détaillants étrangers, achats en ligne, augmentation du coût de la vie, faibles hausses salariales chez les consommateurs, nouveaux comportements d’achat (préférence accrue pour les expériences plutôt que les biens)… Les raisons sont nombreuses pour expliquer la multiplication des fermetures de magasins.

Prix élevé des locaux, concurrence accrue des détaillants étrangers, achats en ligne, augmentation du coût de la vie, faibles hausses salariales chez les consommateurs, nouveaux comportements d’achat (préférence accrue pour les expériences plutôt que les biens)… Les raisons sont nombreuses pour expliquer la multiplication des fermetures de magasins.

Quelles sont les victimes ?

• Clair de lune s’est placé à l’abri de ses créanciers en décembre. Le détaillant montréalais de chandelles et parfums d’ambiance ferme ces jours-ci 44 magasins sur 70.

• La Senza délaissera 17 magasins de lingerie.

• Bentley ferme ces jours-ci 88 magasins de valises, dont 25 au Québec.

• Papyrus, détaillant américain de papeterie, quittera le Canada (18 magasins dont 2 au Québec).

• Cartes Carlton, qui appartient à Papyrus, abandonne aussi le marché canadien (une soixantaine de succursales).

• Gap réduira sa présence au pays en fermant « au moins 6 magasins ».

• Pier I Imports, qui n’est déjà plus présent au Québec depuis l’été 2018, fermera jusqu’à 450 magasins. On ne sait pas combien de ce nombre sont au Canada. L’entreprise tente d’éviter la faillite.

• Le bijoutier allemand Thomas Sabo met fin à ses activités au Canada. L’entreprise aurait « au moins 8 » succursales au pays.

• Dix Mille Villages (qui exploite notamment un magasin à Pointe-Claire) a annoncé la fermeture de ses 10 magasins au Canada.

• Things Engraved : le détaillant ontarien vient de fermer ses 73 magasins.

• Lowe’s est en train de fermer 34 magasins au Canada, dont 26 Rona.

• L’américaine Destination Maternity/Motherhood Maternity abandonne le Canada (environ 30 magasins).

• Bose vient de fermer ses derniers magasins au Canada.

• Il y avait encore deux magasins Zellers au pays, mais ceux-ci ne seront plus qu’un souvenir dans quelques jours.

• Des boutiques de téléphone cellulaire WOW ! Mobile commenceront à être fermées en février

• Miniso, le Dollarama chinois qui se donne un air japonais, a fermé de nombreux magasins récemment

• IKEA ferme ses cinq points de cueillette en Ontario pour les achats en ligne.

• Holt Renfrew a fermé son magasin d’Edmonton le 11 janvier.

• Links of London abandonne ses activités canadiennes (5 adresses).

Selon la publication spécialisée dans le secteur du vêtement Canadian Apparel Insight, publiée par la firme Trendex, d’autres fermetures s’ajouteront. Dans ses prédictions pour 2020, on indique que La Baie laissera tomber « jusqu’à cinq magasins » et « au moins deux » entreprises vont se placer à l’abri de leurs créanciers.

Qu’arrivera-t-il après ?

Tous ces mouvements auront évidemment un impact sur les travailleurs du secteur du détail, rappelle Retail Insider, et sur les propriétaires immobiliers qui se retrouveront avec un certain nombre de locaux à louer.

Déjà, plusieurs en profitent pour attirer de nouveaux types de locataires, qu’il s’agisse d’aires de restauration (Time Out Market au Centre Eaton), de supermarchés (Mayrand au Mail Champlain, IGA au Centre Rockland), de concepts inédits (marché public aux Promenades St-Bruno) ou de bureaux (centre d’appels dans un ancien Sears au Nouveau-Brunswick).

Les locaux vides pourront aussi être loués à des détaillants internationaux désireux de venir au Canada. En 2019, pas moins de 30 enseignes sont arrivées au pays, un bilan identique à celui de l’année précédente, selon Retail Insider.