Dans la biographie qu’il a publiée l’automne dernier, Lino Saputo raconte l’histoire de sa vie de jeune immigrant italien qui débarque à 15 ans à Montréal, où il réussira à bâtir une multinationale de la transformation laitière. L’homme d’affaires tient aussi à ce que la publication du récit de sa vie rétablisse les faits à propos de prétendus liens d’affaires qu’il aurait cultivés avec des responsables de la mafia.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

« La réputation, c’est plus important que la richesse », m’a répété l’entrepreneur à la retraite lorsque je l’ai rencontré dans le cadre du lancement de sa biographie, en octobre dernier.

Cette profession de foi n’était pas anodine, mais traduisait plutôt l’exaspération que Lino Saputo disait avoir accumulée durant plus d’une quarantaine d’années.

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C’est que certains ont associé l’entreprise Saputo à la mafia depuis que le père de Lino Saputo a accepté en 1964 de céder 20 % des actions de l’entreprise familiale au mafieux new-yorkais Joe Bonanno.

Dans sa biographie, Lino Saputo explique que son père a voulu rendre service à un compatriote natif du même village en Italie qui lui aurait demandé de prendre Joe Bonanno comme actionnaire de la jeune entreprise Saputo, ce qui lui aurait facilité l’obtention de la citoyenneté canadienne.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Lino Saputo

Selon Lino Saputo, cette transaction n’a jamais été finalisée, puisque Bonanno a été arrêté dans les jours qui ont suivi à Montréal avant d’être extradé vers les États-Unis.

Mais dans les années 70, l’existence de ce lien entre Bonanno et Saputo a considérablement nui à la réputation et aux affaires de Saputo, alors que plusieurs chaînes d’épiceries québécoises refusaient de distribuer ses produits.

En 1980, les liens avec Bonanno ont refait surface lorsque Saputo a voulu exploiter une usine de fromage dans l’État de New York. Un juge de l’État américain a refusé d’accorder un permis à Saputo en raison de ces liens.

Puis, la semaine dernière, l’émission Enquête de Radio-Canada a présenté un long reportage extrêmement bien documenté. On y apprend que Lino Saputo et son beau-frère Giuseppe Borsellino ont correspondu avec Joe Bonanno durant les années 70, selon une preuve minutieusement accumulée par un policier américain.

Des fréquentations inquiétantes

Le reportage nous a appris également que Lino Saputo a entretenu des relations avec des personnages peu recommandables comme le petit « pégreux » québécois Donald Côté. Aussi, son beau-frère Borsellino, avec qui la famille Saputo est partenaire dans le holding immobilier Petra, a pris la pose avec le chef de la mafia montréalaise lors du cinquantième anniversaire de mariage de ce dernier.

Tous ces faits documentés par Radio-Canada ne sont évidemment pas à l’avantage de Lino Saputo et le font mal paraître.

Ces faits viennent surtout saper le travail de quête incessante de respectabilité à laquelle l’homme d’affaires s’était astreint depuis les 40 dernières années alors qu’il a tout fait pour restaurer son nom et celui de son entreprise.

Et c’est ce qui a créé le malaise Saputo. L’entreprise a réussi au fil des ans à s’élever bien au-delà de l’image caricaturale qu’elle pouvait donner dans les années 60 et 70, alors que la mafia était omniprésente à Montréal.

Malgré son passé trouble, l’entreprise s’est imposée comme l’une des sociétés cotées en Bourse les mieux gérées au Québec et au Canada, tout en continuant d’afficher un dynamisme et une soif d’expansion internationale peu communs.

Lino Saputo a été décoré. L’Ordre du Québec, celui du Canada. Un doctorat honoris causa de l’Université Concordia. Il a siégé au conseil d’administration de la Banque Nationale et il a convaincu Lucien Bouchard de venir siéger à celui de Saputo. Sa fondation donne des millions à nos hôpitaux.

Mais Radio-Canada nous a placés devant un contraste désolant en nous présentant des images de Lino Saputo et de ses proches avec des individus qu’il savait être infréquentables.

Lino Saputo a annoncé hier qu’il entendait mettre en demeure Radio-Canada et éventuellement entamer une poursuite contre les journalistes de l’émission Enquête.

Pourtant, le fondateur de Saputo affirme qu’il souhaite ne plus consacrer d’efforts et d’énergie à se justifier ou à commenter des propos qu’il juge faux et malveillants à son endroit.

À cet égard, Lino Saputo a raison et il ferait mieux de laisser l’entreprise Saputo continuer de s’illustrer plutôt que de s’acharner à vouloir restaurer un passé qui ne l’a pas toujours avantagé.