Ici comme ailleurs, l’année qui s’achève aura été difficile. Comment les Québécois qui travaillent à l’étranger ont-ils réussi à passer à travers des derniers mois ? Nous avons posé la question à deux d’entre eux.

Hélène Baril Hélène Baril
La Presse

La meilleure année depuis cinq ans

Les Britanniques se souviendront longtemps de 2020, l’année où le Brexit a été consommé et où le coronavirus a frappé. Les deux événements n’ont pas épargné leur premier ministre, Boris Johnson.

Michel Guerra, vice-président d’une entreprise de Longueuil installé à Londres, se souviendra des douze derniers mois pour autre chose encore. « Ça va être notre meilleure année des cinq dernières », résume-t-il lors d’un entretien avec La Presse.

Le Québécois travaille pour Synergie Médicale, une entreprise qui a conçu à l’intention des pharmaciens un système automatisé de préparation et de distribution de médicaments.

Quand la pandémie a frappé le Royaume-Uni, au début de 2020, la clientèle cible, surchargée, n’avait pas tellement la tête à l’investissement dans de nouveaux outils de travail. « On était devenus moins prioritaires, alors on en a profité pour se réorganiser. »

Assez vite, l’intérêt pour la technologie de l’entreprise, qui permet d’automatiser la distribution et de gérer les stocks des pharmaciens, est revenu. Le travail réalisé au cours des dernières années par le représentant québécois de Synergie Médicale a porté ses fruits. Mais sa façon de travailler avait changé radicalement.

PHOTO PHILIPPE TEISCEIRA-LESSARD, ARCHIVES LA PRESSE

Michel Guerra et sa conjointe Michele Riva, installés à Londres, développent le marché britannique pour l’entreprise Synergie Médicale.

« On est basés au centre de Londres et avant la pandémie, je me déplaçais continuellement, raconte-t-il. C’était plus pertinent pour nos clients et pour nous aussi. ».

Michel Guerra prenait le métro, le train, l’avion. « La voiture, on ne l’utilisait pratiquement jamais parce que c’est plus long et moins productif. Au moins, on peut travailler dans les transports en commun. »

Depuis mars, presque toutes les opérations de l’entreprise se font en télétravail. Michel Guerra en fait un bilan très positif. « On gagne beaucoup en efficacité. On perd moins de temps en voyagements, dans les gares et les aéroports. On fait des journées plus productives. ».

Inquiets de l’évolution de la pandémie et des rumeurs de fermetures des frontières, Michel Guerra et sa conjointe sont revenus temporairement au pays cet été. « On a quitté la ville sous la pression. On est bien installés dans le centre de Londres, en sécurité. Rien ne nous empêchait d’y rester et de continuer à travailler. ».

Une fois de retour au Québec, Michel Guerra dit avoir pu continuer à travailler, mais avec le décalage horaire, ce n’était pas idéal. Le couple est donc reparti pour Londres et refait l’expérience des avions à moitié vides et de la quarantaine obligatoire des deux côtés de l’Atlantique.

Une fois sur place, il n’a pas retrouvé la même ville. Londres, sans ses touristes, ses théâtres et ses pubs, est une ville triste. Même les endroits les plus fréquentés, comme Oxford Street et Picadilly Circus, sont déserts, dit-il.

La vie professionnelle est remplie, autant sinon plus qu’avant. Mais avec le Brexit et le retour possible des tarifs douaniers entre le Royaume-Uni et les pays de l’Union européenne, la stratégie de développement de l’entreprise de Longueuil devra être ajustée, indique M. Guerra.

Au moins, le Canada et le Royaume-Uni se sont entendus avant Noël pour que les biens et services circulent librement entre les deux pays.

Pour la vie sociale, Londres n’offre plus les mêmes plaisirs. Là-bas comme ici, les consignes ne sont pas toujours respectées. « On prend de longues marches les fins de semaine. Avant on allait plus loin et on revenait en métro mais là on ne prend plus le métro et on a réduit nos distances », illustre-t-il. Et il y a aussi les grands parcs de la ville à proximité. « Ce n’est pas comme au Québec, à Londres, quand il fait froid, c’est 4 ou 5 degrés, pas -15 ou -20. »

L’autre plaisir de ceux qui travaillent en Europe, les escapades d’un week-end qui permettent de visiter plusieurs pays, est aussi disparu. « Ça reviendra, se dit Michel Guerra, on a encore beaucoup d’autres destinations en tête. »

Une fatigue qui s’installe

PHOTO DANIELE MASCOLO, ARCHIVES REUTERS

La galerie Vittorio Emanuele II à Milan

Dans ses souvenirs de l’année qui s’achève, Catherine d’Aragon a des images de camions militaires qui transportent les cercueils de nuit, pour ne pas que la population voie les ravages quotidiens du coronavirus en Lombardie, la région de l’Italie qui a été si durement atteinte par la maladie.

« L’Italie a été vue comme les pestiférés de la planète au début de la pandémie », rappelle celle qui vit à Milan et qui est responsable de la vente d’actions pour Intesa Sanpaolo, le plus important groupe financier du pays.

Au début pourtant, « tout le monde a pris ça un peu à la légère, moi aussi d’ailleurs », se remémore-t-elle.

Le 24 février, elle était à Paris pour le travail et il était vaguement question d’une pandémie. Le 9 mars, l’état d’urgence était déclaré en Italie. Côté travail, tout a changé très vite pour Catherine d’Aragon. « La société pour laquelle je travaille a été exceptionnelle, dit-elle. En quelques jours, tout le monde avait son portable. Ç’a a été une opération presque militaire. »

Catherine, elle, était réticente.

PHOTO FOURNIE PAR CATHERINE D’ARAGON, ARCHIVES LA PRESSE

Catherine d’Aragon

J’ai été la dernière à sortir de la salle de trading. Au début, je ne voulais pas. Pour moi, c’était important de travailler côte à côte avec mes collègues. Une salle de trading, c’est…

Catherine d’Aragon, responsable de la vente d’actions pour Intesa Sanpaolo

Comme une salle de rédaction ? « Exactement. »

Depuis, tous les employés de la banque d’affaires font du smart working, comme on dit là-bas. Et le rythme a repris : les transactions, les premiers appels publics à l’épargne (IPO en anglais) et les road shows, tout se déroule normalement, assure-t-elle.

Avec les mois qui passent, une certaine fatigue commence à s’installer des deux côtés de l’équation, à force de voir des écrans noirs, observe-t-elle. « Les gens sont réticents à se faire voir parce que tu rentres dans leur maison, que tu n’es pas nécessairement bien coiffé ou bien habillé », explique-t-elle.

Pour établir une relation de confiance, dit-elle, c’est important, l’expression faciale, le regard les gestes. « Les gens sont moins engagés devant un écran noir, et le message est moins clair. »

Plusieurs des collègues de Catherine d’Aragon trouvent le smart working de plus en plus difficile. Ils sont en manque de camaraderie pour un saut au café et un déjeuner entre collègues. La Québécoise, de son côté, a décidé qu’elle tirerait le meilleur parti d’une situation qu’elle ne peut pas changer. « Je n’ai pas le choix, il faut le vivre. J’ai choisi d’apprécier d’être en communion 24 heures sur 24 avec mes enfants et avec mon mari. On peut déjeuner, dîner et souper ensemble. »

En septembre, des entreprises ont ramené une partie des employés au bureau. Ç’a été le cas pour Intesa Sanpaolo, dont les bureaux sont situés en face de la célèbre Scala. Les employés du groupe ont été divisés en deux équipes qui se présentaient au travail en alternance.

Quand le taux de contagion s’est remis à augmenter, en novembre, le pays a dû se reconfiner. Les restaurants ont fermé, et le supermarché est redevenu une des rares activités encore possibles.

« Le pays a souffert, c’est clair, dit Catherine d’Aragon. Nous, on prévoit que le PIB diminuera de 9 % en 2020, avant de redresser la tête de 4,7 % l’année prochaine. »

La ville de Milan, qui vivait une période faste avant la pandémie, rebondira aussi après cette tempête, croit la spécialiste de la finance, qui estime que le gouvernement italien a fait les bons choix.

« L’arbitrage entre la santé et l’économie restera toujours très difficile, et l’Italie a choisi la santé. »