Après avoir vu toutes ces PME fermer sur l’ordre du gouvernement pour cause de pandémie, doit-on craindre un désintérêt pour l’entrepreneuriat dans notre société ? La question n’est pas superflue puisque l’entrepreneur est l’élément moteur de la croissance, selon l’économiste Joseph A. Schumpeter (1883-1950). Et c’est par l’entrepreneur que sont introduites les innovations dans l’économie.

André Dubuc André Dubuc
La Presse

Le temps des Fêtes sera propice à la lecture cette année, l’occasion est belle de se pencher sur les écrits du célèbre Autrichien.

La pandémie a en effet remis dans l’actualité Schumpeter, le père du concept de création destructrice, pierre d’assise du système capitaliste. La COVID-19, comme chacun sait, a entraîné des destructions, mais elle a aussi ouvert la voie à l’innovation économique.

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Joseph A. Schumpeter

La Presse a demandé à deux économistes ce qu’il fallait retenir de l’auteur de Théorie de l’évolution économique (1912) et de Capitalisme, socialisme et démocratie (1942) pour mieux nous faire renouer avec la croissance.

  • Capitalisme, socialisme et démocratie

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    Capitalisme, socialisme et démocratie

  • The Economics and Sociology of Capitalism

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    The Economics and Sociology of Capitalism

  • History of Economic Analysis

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    History of Economic Analysis

  • Théorie de l’évolution économique

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    Théorie de l’évolution économique

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L’entrepreneur, coureur des bois des sociétés modernes

« Schumpeter a écrit que l’appât du gain n’est pas la seule motivation de l’entrepreneur, la recherche de sensations et la soif de nouvelles aventures le poussent aussi à l’action », dit Miguel Ouellette, économiste et directeur des opérations à l’Institut économique de Montréal (IEDM).

PHOTO FOURNIE PAR L’INSTITUT ÉCONOMIQUE DE MONTRÉAL

Miguel Ouellette

L’institut, groupe de réflexion de droite, consacre une page de son site web aux économistes qui ont marqué l’histoire.

Pour le professeur Bernard Beaudreau, du département d’économique de l’Université Laval, le chef de file de l’école de Vienne, qui a connu la grippe espagnole de 1918, a été influencé par ce qu’il avait vu en Autriche au début du XXe siècle, dans une société qui ressemblait au Québec, selon M. Beaudreau, en raison de son catholicisme et de son conservatisme. L’Autriche prenait aussi du retard dans le progrès par rapport à l’Angleterre et aux États-Unis. En Autriche, comme au Québec, l’entrepreneur était mal vu. L’universitaire d’origine franco-américaine a écrit deux articles dans des revues savantes sur l’économiste autrichien.

PHOTO FOURNIE PAR L’UNIVERSITÉ LAVAL

Bernard Beaudreau

Pour Schumpeter, le développement économique ne passe pas par l’État, mais par les entrepreneurs.

Bernard Beaudreau, du département d’économique de l’Université Laval

Or, la pandémie a fait mal aux entrepreneurs. Beaucoup ont dû ou vont devoir fermer les portes de leur entreprise. De quoi décourager les vocations.

Il serait important, souligne Miguel Ouellette, de l’IEDM, que les gouvernements fassent des gestes concrets pour redonner le goût du risque aux entrepreneurs de demain. « [Il faudrait] avoir un cadre fiscal et réglementaire plus propice aux entrepreneurs, suggère-t-il. Je pense notamment aux taxes foncières commerciales à Montréal qui sont excessives et qui ne stimulent pas l’entrepreneuriat. »

Création destructrice

« Le gros de sa pensée porte sur le changement technologique et sur l’importance de l’innovation », résume le professeur Beaudreau, qui associe la situation actuelle à un grand laboratoire pour économistes. « On va voir des changements importants au chapitre des comportements des consommateurs en raison de la pandémie. »

Comme chacun sait, la COVID-19 a fait fermer les restaurants et a plombé les finances des propriétaires de centres commerciaux, tout en contribuant à l’essor de nouvelles technologies issues de la révolution numérique : commerce en ligne, travail à distance, visioconférence et télémédecine.

« [La création destructrice] révolutionne incessamment de l’intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs », écrit Schumpeter dans Capitalisme, socialisme et démocratie, dont il consacre un chapitre complet au concept qui a contribué à sa postérité.

Pour nos deux économistes, les gouvernements, s’ils entendent suivre les enseignements de Schumpeter, ne doivent pas soutenir les canards boiteux ni freiner la diffusion de nouvelles technologies, même au prix d’un chômage plus élevé à court terme.

Le gouvernement doit faire des efforts pour offrir des programmes de formation professionnelle aux travailleurs qui seront touchés par le chômage.

Bernard Beaudreau, du département d’économique de l’Université Laval

Le gouvernement provincial a justement lancé en novembre dernier le Programme d’aide à la relance par l’augmentation de la formation (PARAF), qui vise la requalification et le rehaussement des compétences des travailleurs.

« Oui, François Legault est très schumpétérien, » constate Bernard Beaudreau. « Il s’est fait élire en disant qu’il fallait miser sur l’innovation. C’est un entrepreneur [il a cofondé Transat]. C’est tout un changement au Québec. Il y a 30 ou 40 ans, il n’était pas question d’avoir un homme d’affaires comme premier ministre. »

Au fil de son histoire, le Québec a surtout élu des avocats comme premiers ministres. Journaliste, René Lévesque a été une exception. Pour leur part, les Bourassa, Parizeau et Landry étaient économistes de formation. Ils ont certainement lu Schumpeter.

Qui est Joseph A. Schumpeter ?

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Joseph A. Schumpeter

Né en 1883, année de la naissance de Keynes et de la mort de Marx, il étudie en économie, devient professeur, puis ministre des Finances. Il se fait ensuite banquier, mais fera faillite en 1924. Il retourne à l’enseignement à Bonn puis à Harvard de 1932 jusqu’à sa mort en 1950. Ses œuvres marquantes sont Théorie de l’évolution économique (1912), Les cycles des affaires (1939) et Capitalisme, socialisme et démocratie (1942) Source : Les grands économistes, de Jean-Claude Drouin.