Premier actionnaire de la société Mason Graphite, le gouvernement du Québec se retrouve au milieu d’une guerre de circulaires dont l’enjeu est le contrôle d’une société qui a déjà été promise à un bel avenir, mais qui fait du surplace depuis trois ans.

André Dubuc André Dubuc
La Presse

En 2017, Mason Graphite (symbole LLG à Toronto) semblait bien partie pour exploiter une mine de graphite au lac Guéret, au nord du barrage Manic-5. Le graphite, hautement conducteur d’électricité, est l’un des matériaux entrant dans la composition des batteries au lithium-ion de véhicules électriques.

Trois ans plus tard, la société paraît avoir pris des arrérages sur des projets concurrents comme Nouveau Monde Graphite. Elle n’a plus de PDG depuis le départ à la retraite de Benoit Gascon le 31 mars.

En avril dernier, Mason a mis sur pause son projet de construire une mine de graphite sur la Côte-Nord. Elle aurait eu besoin de 258 millions pour finir la construction, explique aujourd’hui le conseil. Au prix où se vend l’action de Mason Graphite, une émission d’actions aurait trop dilué l’avoir des actionnaires, avance-t-elle. La société mise dorénavant sur la transformation du graphite en produits à valeur ajoutée.

Ce changement stratégique est survenu au moment où le deuxième actionnaire en importance, le Saoudien Fahad Al-Tamimi, commençait à exprimer son insatisfaction à l’endroit de la direction de la société.

Le cours de l’action de Mason Graphite a atteint un sommet de 2,94 $ le 4 novembre 2017 pour ensuite dégringoler sous les 0,50 $, où il se maintient depuis février 2019. Lundi, le titre a ouvert la séance à 0,32 $.

La mésentente entre les deux groupes s’est amplifiée tout au long de 2020, au point où M. Al-Tamimi présente maintenant sa propre liste de candidats au conseil d’administration en lieu et place des administrateurs proposés par la société.

Actuellement, deux administrateurs sur six ont été nommés par M. Al-Tamimi : lui-même et Peter Damouni.

Cette guerre de circulaires va connaître son dénouement à l’assemblée générale des actionnaires de Mason prévue le 29 décembre. Les actionnaires ont jusqu’au 23 décembre pour voter.

Les deux camps se disent confiants de gagner l’appui du bras investisseur du gouvernement du Québec, Investissement Québec, qui détient 12,5 % des actions de Mason Graphite.

Investissement Québec entend exprimer sa position, comme tous les autres actionnaires, lors de l’assemblée générale des actionnaires.

Isabelle Fontaine, porte-parole d’Investissement Québec

La Presse s’est entretenue avec un représentant des deux camps.

Dans le coin droit, le management et le conseil d’administration plaident que l’initiative de l’actionnaire Al-Tamimi est une tentative de prise de contrôle de la société avec seulement 9,9 % des actions. Selon eux, le groupe dissident a les yeux sur l’encaisse de la société, qui se situe entre 20 et 25 millions.

Le conseil critique la faiblesse de la stratégie d’affaires des dissidents. « Eux autres nous ont présenté leur stratégie sans aucun plan financier derrière », déplore Gilles Gingras, président du conseil, en ajoutant du même souffle que son propre plan financier n’est pas terminé. « On essaie de garder la société dans les mains d’intérêts québécois », résume-t-il.

Allégation de transactions d’initiés

La bataille a pris une tournure vicieuse quand Mason Graphite a publié le 16 décembre un communiqué disant avoir rapporté au gendarme boursier des allégations de transactions d’initiés impliquant Simon Marcotte à la suite d’une dénonciation par un lanceur d’alerte. Ex-cadre de la société, M. Marcotte figure sur la liste des administrateurs de l’équipe de M. Al-Tamimi et est pressenti pour devenir le prochain patron de Mason Graphite en cas de victoire de M. Al-Tamimi.

M. Gingras se défend bien de frapper sous la ceinture. « On est une société publique, on n’a pas le choix de divulguer ce qu’on connaît », se défend-il.

Dans le coin gauche, l’équipe de M. Al-Tamimi qualifie le geste de « conduite imprudente et totalement inappropriée de la part des administrateurs et indigne d’une société cotée en Bourse ».

Selon sa version des faits, le conseil de Mason Graphite était au courant depuis longtemps des démarches de M. Marcotte qu’on lui reproche aujourd’hui, ce que nie M. Gingras.

« Nous voulons faire élire des administrateurs qui voudront créer de la valeur pour les actionnaires », soutient Peter Damouni, représentant de l’équipe de Fahad Al-Tamimi, que M. Damouni décrit comme un actionnaire de longue date de Mason Graphite et qui aurait investi 13,5 millions dans la société au fil des ans. Selon lui, la société a dépensé plus de 8 millions en 2020 sans créer de valeur. « La direction a commencé à faire connaître sa vision une fois seulement que la bataille des circulaires a été déclenchée à la fin d’octobre », a déploré M. Damouni dans un entretien.

Le représentant de l’équipe d’Al-Tamimi reconnaît que M. Marcotte n’a jamais été chef d’exploitation auparavant, mais assure qu’il est l’homme pour redresser la situation.

Son équipe soutient avoir reçu l’appui de 30 % des actionnaires et se targue d’avoir obtenu une recommandation favorable de la part du cabinet indépendant de conseils sur le vote par procuration Glass Lewis pour trois de ses candidats.

Mason Graphite s’est dépêchée à riposter lundi en soulignant le rapport positif rédigé à son endroit par Institutional Shareholder Services, autre firme de conseils sur le vote par procuration.