Après avoir été annoncé plusieurs fois depuis 2008, le projet d’Enerkem de construire à Varennes une usine capable de transformer des déchets en biocarburant a fait l’objet d’une nouvelle annonce en grande pompe, mardi, et pourrait se concrétiser en 2023.

Hélène Baril Hélène Baril
La Presse

« Ç’a déjà été annoncé quelques fois », a convenu mardi le président et chef de la direction d’Enerkem, Dominique Boies, lors d’un entretien avec La Presse.

Cette fois sera-t-elle la bonne ? Chose certaine, le projet a changé au fil du temps. Il est surtout infiniment plus coûteux. Si, à l’époque, il était question d’un investissement de 90 millions pour un projet connu sous le nom de Vanerco, on parle maintenant d’une raffinerie de 680 millions financée par Enerkem et ses partenaires et d’une usine d’hydrogène qui sera construite par Hydro-Québec au coût de 200 millions pour l’alimenter. Le coût total du projet, baptisé Recyclage Carbone Varennes, est donc rendu à 880 millions.

La participation d’Enerkem au financement de la nouvelle société en commandite est limitée à 78 millions, pour une part de 15 %. Le gouvernement du Québec se montre généreux avec une contribution totale de 160 millions, dont la moitié sera investie en capital-actions par Investissement Québec, qui est déjà actionnaire d’Enerkem. Le gouvernement fédéral verse une subvention de 70 millions et ajoute une contribution remboursable de 4 millions.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Dominique Boies, président et chef de la direction d’Enerkem

Les trois partenaires privés, Shell, Suncor et Proman, un producteur de produits dérivés du gaz établi en Suisse, seront les autres actionnaires. La contribution de chacun n’a pas été précisée, et aucune des trois entreprises n’a diffusé de communiqué pour annoncer son investissement dans la technologie verte mise au point par Enerkem il y a plus de 20 ans.

La future usine de Varennes créera une centaine d’emplois lors de sa mise en service, prévue en 2023. Elle transformera des déchets non récupérables en gaz de synthèse qui, dans une première phase, deviendra du méthanol. Il faudra attendre une deuxième phase, en 2025, pour que l’usine produise de l’éthanol qui peut être mélangé à l’essence et faire rouler les voitures.

Enerkem prévoit pouvoir traiter 200 000 tonnes de matières résiduelles et produire 125 millions de litres de méthanol, un alcool généralement utilisé comme solvant.

Les déchets viendront des sites de récupération des matériaux de construction et des résidus du sciage, qui seront acheminés à Varennes par trains et par camions.

Plus de 1 milliard déjà dépensé

Enerkem teste sa technologie depuis 2014 à Edmonton, en Alberta, où son usine a connu beaucoup de problèmes et de délais de production. « Ce n’est pas des problèmes, mais de l’apprentissage », corrige son président, qui estime que c’est normal pour une nouvelle technologie.

Au total, Enerkem a dépensé 850 millions provenant de différents investisseurs du monde du capital de risque et de l’industrie pétrolière pour mettre au point sa technologie. L’entreprise n’a encore aucun revenu.

« On a beaucoup appris d’Edmonton », souligne Dominique Boies. L’usine de Varennes produira deux fois plus que celle d’Edmonton, grâce à l’approvisionnement en hydrogène fourni par Hydro-Québec, et son produit pourra être vendu plus cher parce qu’il aura une plus faible empreinte carbone.

Hydro-Québec investira 200 millions pour construire des installations de production d’hydrogène et d’oxygène pour alimenter l’usine d’Enerkem.

« L’ensemble de la production sera vendue à Enerkem à un prix intéressant pour les deux parties et qui générera un revenu pour Hydro-Québec », a précisé la société d’État.

La feuille de route d’Enerkem

2000
Fondation d’Enerkem, qui se décrit comme un chef de file dans le développement de biocarburants cellulosiques.

2006
Annonce d’une percée majeure en Angleterre. La technologie de gazéification des déchets d’Enerkem est retenue pour produire 10 mégawatts d’électricité qui seraient vendus à une usine de Ford. Le projet ne s’est pas réalisé.

2008
Annonce d’une entente avec la Ville d’Edmonton pour la construction d’une usine de 70 millions devant produire 38 millions de litres de biocarburants. La production d’éthanol ne commencera pas avant la fin de 2015. Enerkem et Ethanol GreenField, de Varennes, font part de leur projet de construire une usine au Québec.

2009
Annonce d’une percée aux États-Unis avec la construction d’une usine de production de biocarburants de 75 millions de litres par année à Pontotoc, au Mississippi. Des projets en Chine et en Europe seront aussi annoncés au fil des ans.

2010
Enerkem reçoit 53,8 millions en capital de risque de différents investisseurs, dont Waste Management et Cycle Capital. Début de la construction de l’usine d’Edmonton, dont le coût a grimpé à 80 millions et dont la mise en production est prévue pour 2011.

2011
Enerkem reçoit une autre injection de 88 millions en capital de risque et accueille de nouveaux investisseurs, dont Valero et Fondaction CSN.

2012
Enerkem annonce son intention d’inscrire ses actions au NASDAQ pour récolter 125 millions US. Le projet est abandonné quelques mois plus tard.

2013
Enerkem reçoit une nouvelle injection de 50 millions en capital de risque, dont 7 millions du Fonds de solidarité FTQ et 20 millions d’Investissement Québec.

2014
Inauguration de l’usine d’Edmonton, dont la construction a commencé en 2010 et dont le coût est maintenant estimé à 100 millions. L’usine produira du méthanol, un produit intermédiaire ; un module de production d’éthanol a été ajouté plus tard.

2015
Une nouvelle ronde de financement auprès d’investisseurs publics et privés rapporte 150 millions à Enerkem.

2019
Mort du fondateur d’Enerkem, Vincent Chornet. L’entreprise ramasse 73,6 millions à la suite d’une nouvelle ronde de financement à laquelle participe le géant pétrolier canadien Suncor. Avant l’annonce de mardi, le gouvernement du Québec avait participé cinq fois au financement d’Enerkem, pour un investissement de 81 millions.

– La nouvelle mise de fonds de 13,5 millions de dollars prendra la forme d’une souscription à une émission de valeurs mobilières dans Enerkem inc., selon les informations publiées dans la Gazette officielle.

Dans le même document, le gouvernement réitère sa décision de 2017 d’investir 20 millions dans le projet de Varennes, annoncé en grande pompe il y a déjà sept ans, mais pas encore concrétisé.