Sylvie Vachon est devenue PDG du Port de Montréal au moment de la foudroyante récession mondiale de 2009, alors qu’elle était convaincue qu’elle aurait à surmonter la pire crise de sa carrière. C’est pourtant au beau milieu d’une tempête plus grave encore qu’elle quittera son poste à la fin du mois de décembre. Entre deux crises, le Port de Montréal a beaucoup évolué, et Mme Vachon nous présente le bilan et les réalisations des 12 dernières années, au cours desquelles elle a présidé les destinées de cette importante infrastructure montréalaise.

Jean-Philippe Décarie
Jean-Philippe Décarie La Presse

Vous êtes entrée en poste durant la pire récession mondiale depuis celle des années 30 et vous partez en pleine crise de la COVID-19. Qu’est-ce que cela vous laisse comme impression ?

(Rires) C’est vrai, vous me faites prendre conscience de ça. En 2009, j’étais convaincue que ce serait la pire crise que j’aurais à vivre, mais là, je pars durant une période que l’on peut qualifier de riche en rebondissements.

On venait d’enregistrer en 2008 une année record et en 2009, l’activité au port de Montréal a soudainement chuté de 10 %, avec l’effondrement des livraisons en provenance d’Europe. Cela a pris quatre ans avant que l’on retrouve nos niveaux de 2008.

Au premier trimestre de 2020, on a enregistré le meilleur premier trimestre de notre histoire et on venait de connaître six années records d’affilée. L’effet de la pandémie n’a pas été immédiat. C’est à partir de mai que l’activité a beaucoup ralenti. Même chose en juin et juillet, puis ç’a été la grève qui a paralysé nos opérations durant deux semaines en août. Depuis la fin de septembre, on observe toutefois une bonne reprise des activités.

En somme, est-ce que la crise de 2020 sera pire que celle de 2009 ?

On prévoit qu’on devrait terminer l’année avec une baisse de l’ordre de 12 % par rapport à 2019, donc oui, l’effet sera plus important qu’en 2009, et cela vient mettre un terme à six années d’expansion record. La crise de la COVID-19 est la cause principale de cette mauvaise année, mais la grève de deux semaines en août a aussi été un grand choc.

On est au cœur d’une grande chaîne logistique et lorsqu’on cesse complètement nos activités, cela affecte chacun des maillons de la chaîne. On avait déjà subi les contrecoups des blocus ferroviaires de l’hiver et nous, ce que l’on vend, c’est de la fluidité et de la fiabilité.

Heureusement, dès qu’il y a eu la trêve entre les débardeurs et l’Association des employeurs maritimes, on a redémarré rapidement nos activités, sans aucun heurt ni arrêt de travail.

Vous avez inauguré en 2016 le terminal Viau et vous venez de terminer la réalisation de la phase 2 qui sera opérationnelle le mois prochain. Qu’est-ce que cela a changé ?

On a construit le terminal Viau pour augmenter nos capacités d’accueil de conteneurs. On pouvait recevoir 1,6 million de conteneurs par année et on a augmenté ces capacités à 2,1 millions de conteneurs.

C’était le dernier grand projet sur le territoire de Montréal, mais là, on n’a plus de capacités d’expansion dans l’île, et c’est pourquoi on démarre le projet de terminal à Contrecœur.

Est-ce que toutes les phases du projet sont attachées ?

On a une équipe qui travaille là-dessus à temps plein. L’Agence canadienne de l’environnement est en train de compléter ses évaluations, et tout progresse bien.

La Banque de l’infrastructure du Canada a accepté de participer au financement à la hauteur de 300 millions sur un projet qui va totaliser entre 750 et 950 millions. Le reste du financement va être un « mix » entre nous et les opérateurs maritimes qui utilisent nos infrastructures.

À terme, d’ici une dizaine d’années, le terminal Contrecœur va nous permettre d’accueillir 1,15 million de conteneurs additionnels par année.

Ces ajouts de capacités sont le résultat d’une activité accrue. Est-ce que les sociétés maritimes qui transbordent toujours davantage de marchandises au port de Montréal arrivent à ramener autant de marchandises à leur point de départ ?

C’est le grand avantage économique du port de Montréal. Les bateaux arrivent ici chargés à pleine capacité et repartent avec des marchandises qu’elles vont ramasser ici pour les ramener à leur port d’attache. Il n’y a pas de bateaux qui repartent vides ou à moitié vides.

Vous parlez beaucoup du port de Montréal comme d’un centre de logistique. Est-ce que les activités routières et ferroviaires y sont aussi importantes que l’activité navale ?

Absolument, et c’est pourquoi on a investi beaucoup dans le réseau routier en aménageant notamment le nouvel accès routier par l’autoroute 25 qui permet d’épargner 30 minutes aux camions qui viennent au port.

Il y a plus de 2500 camions qui viennent chaque jour livrer ou prendre des marchandises au port de Montréal. On travaille à réduire les émissions de gaz à effet de serre en réduisant de façon importante leur temps de livraison.

Vous avez développé des outils technologiques pour mieux réagir à ces nouveaux enjeux ?

On a beaucoup travaillé avec l’intelligence artificielle pour créer des outils qui permettent aux camionneurs d’avoir accès directement aux lieux de chargement. On a créé en association avec le Centech, Scale AI et Ivado Labs un indicateur prévisionnel qui permet aux compagnies de transport de connaître le moment exact où il y aura le moins d’attente pour procéder à la livraison ou à la collecte.

On a créé le premier accélérateur d’innovations portuaires en Amérique du Nord qui a développé au début de la pandémie un outil qui permet de savoir quels sont les conteneurs qui transportent du matériel lié à la COVID-19. Ces conteneurs reçoivent un traitement VIP lorsqu’ils arrivent au port de Montréal.

Nos innovations nous ont valu de faire maintenant partie de l’association des ports intelligents ChainPort, un regroupement des grands ports innovants du monde.

Vous allez quitter vos fonctions d’ici la fin de l’année. Qui est-ce qui a motivé votre décision ?

J’en ai discuté avec le conseil d’administration l’an dernier. Je voulais partir au meilleur moment dans le cadre du lancement du projet Contrecœur. J’ai fait tout le bout de la planification et là, j’estimais que je pouvais laisser le soin à mon successeur de prendre à sa charge la phase construction et démarrage, ce qui m’aurait amenée à rester quelques années encore.

J’ai annoncé en début d’année que je partirais en mai-juin, mais avec le déclenchement de la pandémie, j’ai décidé de rester jusqu’en décembre en pensant que la crise serait terminée rendue là.

Ce n’est pas le cas. Mon successeur aura de beaux défis, dont celui de mener à bien le projet de Contrecœur, de poursuivre notre transformation numérique dans un contexte de développement durable et surtout de mener à bien la suite de la crise de la COVID-19.