Avec les chaises et les tables toujours installées sur la terrasse et l’ambiance chaleureuse à l’intérieur, où les serveurs circulaient avec des planches d’huîtres et des bouteilles de vin, il était difficile de croire que dans quelques heures, le Beaufort bistro fermerait ses portes pour 28 jours. Or, au milieu de ce décor festif, certains clients avaient la mine basse.

Nathaëlle Morissette Nathaëlle Morissette
La Presse

« C’est chez moi, ici. C’est notre restaurant chouchou. C’est mon safe place », a affirmé Stéphane Lapierre, alors que Jean-François Girard, chef propriétaire de l’endroit, lui demandait s’il voulait boire une blonde, « comme d’hab ». Assise à ses côtés, sa conjointe a refusé le verre de bulles qu’on lui offrait même si c’est ce qu’elle boit toujours, parce qu’elle « n’avait pas le cœur à la fête ».

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Michèle Pelletier et Stéphane Lapierre, clients du Beaufort bistro

À la lueur des chandelles et de l’éclairage tamisé, les clients venus s’attabler mercredi soir dans le bistro du quartier Rosemont n’étaient pas là par hasard. Par solidarité envers les restaurateurs, pour encourager l’économie locale ou encore par amitié, ils sont tous venus saluer Jean-François Girard, propriétaire depuis sept ans, autour d’un dernier repas.

M. Lapierre a assuré avoir l’intention de l’encourager en lui commandant des repas pour emporter et, surtout, le couple reviendra s’asseoir dans son repaire… dès le premier jour de réouverture.

Un peu plus loin, Olivier Bourgeois et Sophie de Lamirande tenaient également à être là. « Dans les situations difficiles, on a besoin d’avoir un sentiment d’implication », a souligné M. Bourgeois.

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Sophie de Lamirande et Olivier Bourgeois, clients du Beaufort bistro

Début de semaine difficile

Au cours de la soirée, Jean-François Girard semblait visiblement heureux de l’activité qui régnait dans son bistro. Mais ses yeux, à la limite de son masque, trahissaient une certaine fatigue. Le stress engendré par cet ultime service du soir – jusqu’à nouvel ordre – venait s’ajouter au reste.

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Jean-François Girard, chef propriétaire du Beaufort bistro

Retour en arrière. Quelques secondes à peine après l’annonce du premier ministre Legault concernant la fermeture des bars et des restaurants situés en zones rouges, lundi en fin d’après-midi, Jean-François Girard a tout de suite pensé à la nourriture qu’il avait dans ses frigos.

« Je vais essayer de faire des coquilles Saint-Jacques. Mais est-ce que ça va pogner ? Comment on va faire les joues de veau pour emporter ? » Voilà le genre de questions qui se bousculaient dans sa tête.

Pendant les deux jours qui ont suivi, il s’est activé dans son restaurant, alors que son cerveau réfléchissait à la vitesse grand V. Faire la comptabilité, cuisiner pour éviter de perdre les joues de veau et le poisson qu’il avait achetés en grandes quantités la semaine dernière, élaborer un menu adapté aux commandes pour emporter, créer des étiquettes pour les plats que les clients viendront chercher : l’homme a peu dormi, admet-il.

Quelques heures à peine avant le dernier coup de feu, le propriétaire était émotif. Il a même laissé échapper quelques larmes pendant son entretien avec La Presse, gracieuseté de la fatigue et du trop-plein d’émotions causées par le soutien et les bons mots de sa famille, de ses amis et de ses clients.

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L’équipe en cuisine s’affaire à préparer le dernier repas servi avant la pause, mercredi soir.

Il avait aussi la tête ailleurs. Le restaurateur pensait déjà à son service de commandes à emporter et à son nouvel horaire, alors que son équipe en cuisine s’affairait à préparer le repas du soir en écoutant Break on Through (to the Other Side) des Doors. Malgré l’énergie qui se dégageait de la brigade, les employés ne cachaient pas leur tristesse de devoir se dire au revoir pour 28 jours. Ils ne savent pas encore lesquels des huit membres de l’équipe seront mis à contribution pour le service temporaire de commandes.

« Ça sera un mois où je ne saurai pas trop quoi faire de mes journées », a confié Maude Fortier, responsable du service aux tables, alors qu’elle faisait la mise en place des assiettes et nettoyait les comptoirs. « Et il y a toujours la crainte que ça dure plus longtemps. »

« On choisit nos misères »

Installé derrière le bar, en train d’essuyer des verres, Maxime Bertrand, chef et partenaire d’affaires de Jean-François Girard, ne cachait pas son découragement. « Je la trouve plus tough cette fermeture-là que la première », a-t-il dit. M. Bertrand a acheté des parts du restaurant au printemps, pendant le confinement. Il raconte qu’en cuisine, son équipe et lui commençaient à prendre leurs aises. « Là, on retourne chez nous se rouiller pendant un ou deux mois. »

Ces 28 jours risquent d’être pénibles autant pour ceux qui devront prendre une pause forcée que pour ceux qui vont tenter de faire rouler le resto en mode repas pour emporter.

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Jean-François Girard, chef propriétaire du Beaufort bistro

Il y a la peur que les gens ne viennent pas, parce qu’ils pourraient trouver ça plus cher [qu’ailleurs].

Jean-François Girard

« Je veux faire quelque chose à bon prix, mais en même temps, il ne faut pas que je me tire dans le pied. Il faut que je paie mes employés, il faut que je paie mes affaires », soutient Jean-François Girard.

« On choisit nos misères. J’ai choisi la misère d’être un restaurateur. Je ne m’attends pas à avoir un 30 % de profits », lance-t-il en soulignant toutefois qu’il s’attend à un minimum d’aide du gouvernement pour maintenir son petit bistro de quartier en vie. Le gouvernement Legault, qui s’est engagé à venir en aide aux industries touchées, devrait annoncer son plan ce jeudi.

Sinon, pourrait-il en venir à prendre la déchirante décision de fermer ? « C’est toujours dans le rayon des possibilités. On est toujours à deux semaines de fermer. »