Le cabinet d’avocats a utilisé la crise comme outil de transformation

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Le métier d’avocat est une vieille profession et le secteur juridique est par essence très conservateur, mais la crise du coronavirus a forcé l’industrie à se transformer et à moderniser rapidement ses processus d’affaires. Anik Trudel a justement pris la direction de Lavery Avocats, en 2017, avec le mandat d’orchestrer le changement de la firme, et elle est pleinement en mesure de le confirmer : une crise peut aussi devenir une occasion de transformation.

Q. Vos bureaux sont situés au sommet de Place Ville Marie et vous avez dû rapidement quitter les lieux lorsque le gouvernement a décrété le confinement, en mars dernier. Comment vous êtes-vous adaptés ?

R. Il a fallu réagir rapidement. Tout le personnel de soutien n’était pas équipé, et en moins de trois semaines, on a réussi à tout virtualiser, toutes nos activités sont revenues à la normale, que ce soit la facturation ou le recouvrement, et ce, tant à notre siège social de Montréal qu’à nos bureaux de Québec, Sherbrooke et Trois-Rivières.

Ça s’est fait avec une aisance surprenante et il faut aussi souligner qu’il y a eu une grande collégialité entre les cabinets d’avocats et le Barreau, tout le monde a été très proactif.

Le système judiciaire a fait un bond prodigieux. On a même réussi à faire des procès virtuels. On a progressé de 10 ans en l’espace de 90 jours. Toutes les procédures entourant le Cirque du Soleil, où on représentait Catalyst et d’autres créanciers garantis, se sont déroulées de façon virtuelle.

On a négocié des conventions collectives et même réalisé des séances de conciliation à distance et, surtout, on a appris à travailler sans papier.

Q. Vous n’avez perdu personne en cours de route en raison d’une baisse d’activité dans certains secteurs ?

R. Non, on a été très vigilants dans la gestion de nos liquidités. Il faut savoir qu’on avait enregistré une année record en 2019. Avec le déclenchement de la crise, on s’attendait à une baisse importante de nos activités, mais cela ne s’est pas produit. Nos affaires sont restées stables, mais on sent que la reprise va être plus lente qu’on l’anticipait.

Q. Mais il y a sûrement des secteurs dans votre pratique qui ont dû écoper, comme les fusions et acquisitions.

R. On est un cabinet multi-services avec une offre à 360 degrés. On fait autant du litige que du droit des affaires – fusions et acquisitions, valeurs mobilières et financement –, du droit du travail, de la propriété intellectuelle et de l’intelligence artificielle et du droit de la famille. Ce sont des secteurs qui s’équivalent. Donc, si on a enregistré une baisse dans un secteur, elle a été compensée par une hausse dans un autre.

On a fait moins de fusions et acquisitions, mais on a fait beaucoup de transactions dans le secteur minier ou dans celui de la propriété intellectuelle et la cybersécurité. Nos gens du droit des affaires ont été débordés au début de la crise dans leurs activités de conseil stratégique alors que les règles du confinement changeaient sans cesse.

Q. Vos spécialistes du redressement et de la faillite ont dû être aussi passablement occupés ?

R. C’est sûr qu’on a eu beaucoup de clients, particulièrement dans le domaine du détail et de la franchise, qui ont fait appel à nos spécialistes de la faillite, de l’insolvabilité et de la restructuration. Malheureusement, ça va être un secteur qui va encore être passablement occupé au cours des prochaines années. Le commerce au détail va vivre un très long mauvais quart d’heure.

Q. Est-ce que le monde juridique était prêt à affronter une telle crise, et surtout le contexte particulier du confinement forcé et du télétravail ?

R. C’est drôle parce que l’an dernier, j’avais proposé à mes collègues une politique de télétravail et il y avait beaucoup de résistance. J’ai quitté le monde juridique de 2006 à 2017 pour travailler dans le secteur des communications et des relations publiques [directrice générale chez Edelman et chez Citoyen Optimum], et j’ai vu combien on était en retard.

Quand j’ai été pressentie pour prendre la direction de Lavery, c’est justement pour que je participe à la transformation du modèle d’affaires de l’entreprise. Disons que la pandémie a forcé la réflexion et a accéléré la prise de décisions pour moderniser nos processus.

Q. Est-ce que le télétravail et les visioconférences permettent aux grands bureaux d’avocats comme le vôtre d’assurer l’étanchéité de la confidentialité de vos relations avec vos clients ?

R. Je venais tout juste d’embaucher l’an dernier un nouveau directeur des TI avec le mandat bien précis de renforcer tout ce qui entoure la cybervigilance. On avait mis sur pied un plan très robuste juste avant que la pandémie survienne. Disons que c’était à point nommé.

Mais c’est la nouvelle réalité, et elle est là pour perdurer dans le temps. Tout le monde travaille à distance, nos clients tout comme nous. Il faut juste prendre les moyens de le faire de façon sécuritaire.

Q. Est-ce que la pandémie a remis en question la nécessité d’avoir vos bureaux aux 34e, 35e et 40e étages de Place Ville Marie ? Est-ce encore nécessaire d’avoir autant de pieds carrés dans un espace que vous ne fréquentez plus ?

R. Le cas va être différent pour chaque bureau. On vient de rénover celui de Québec et on vient de signer un bail de 15 ans. Je vous l’ai dit, notre industrie est conservatrice, cela fait partie du caractère identitaire d’une firme que de loger dans un bureau dans une tour prestigieuse du centre-ville.

En temps normal, il y a 10 000 personnes qui viennent chaque jour à Place Ville Marie. Il faut s’y rendre, prendre les ascenseurs, aller manger le midi. Dans le contexte actuel, c’est impossible et on ne sait pas quand on va revenir.

Nos bureaux sont ouverts, on y reçoit des clients, mais c’est moins de 5 % de nos employés qui viennent. C’est sûr que cela force une réflexion. A-t-on encore besoin aujourd’hui d’une empreinte locative aussi importante ? On réfléchit.