Les crises économiques du passé ont vu naître des idées et des entreprises — avec, par ou en dépit de ces tourments. Nous racontons cet été quelques-unes de ces surprenantes histoires.

Marc Tison Marc Tison
La Presse

Le fondateur de GM a commencé sa carrière dans les carrioles.

Né en 1861 à Boston au sein d’une famille d’origine française, William Crapo Durant avait grandi à Flint, au Michigan. Après le divorce de ses parents, il avait quitté l’école à 16 ans et connaissait certains succès dans l’assurance quand il a essayé une carriole dont il a particulièrement apprécié le confort.

Il a acheté le brevet et, en 1886, il a convaincu un prospère quincaillier local, Josiah Dallas Dort, de fonder avec lui une fabrique de carrioles. Chacun a investi 1000 $ dans la Flint Road-Cart Company, qui sera rebaptisée Durant-Dort Carriage Company en 1895.

Au tournant du XXsiècle, l’entreprise, devenue le plus important constructeur de voitures hippomobiles du continent, vendait 150 000 carrioles par année, grâce à un vaste réseau de manufactures, de sous-traitants et de concessionnaires.

Mais un petit véhicule bruyant et malodorant commençait alors à parcourir les chemins américains.

Justement, en 1904, un dénommé David Dunbar Buick avait déménagé à Flint sa petite entreprise balbutiante.

Mal en point, la Buick Motor Company, qui ne construirait que 37 voitures cette année-là, subissait la pression des banquiers de Flint pour trouver un nouvel investisseur.

William Durant semblait l’homme tout désigné.

Il détestait les voitures, avait même interdit à sa fille d’y monter, mais comme il avait pu le vérifier lui-même, le révolutionnaire moteur à soupapes en tête de la petite Buick était excellent et la vaillante machine vous grimpait une côte comme nulle autre.

Durant a accepté de prendre le contrôle de l’entreprise le 1er novembre 1904.

La croissance

Durant a inscrit Buick au salon automobile de 1905 de New York. Il en est revenu avec 1100 commandes. L’entreprise assemblera quelque 700 Model C cette année-là.

S’appuyant sur l’organisation de la Durant-Dort Carriage Company, Durant a établi un vaste réseau de représentants et de points de vente, pendant qu’il faisait construire à Flint la plus importante usine d’assemblage automobile d’Amérique.

Pour affermir la réputation des Buick, il les a inscrites dans plusieurs des compétitions automobiles qui commençaient à apparaître. En 1906, sa voiture est la seule à terminer une course à relais de 1000 km entre Chicago et New York.

Louis Chevrolet au volant d’une Buick, en 1909

En 1907, Buick construit quelque 4600 voitures.

C’est alors que la crise frappe.

La crise de 1907

L’industrie automobile américaine était une constellation. Entre 1895 et 1909, 490 constructeurs sont apparus, pour disparaître presque aussitôt. Seulement en 1907, 82 nouveaux entrepreneurs avaient tenté leur chance.

La plupart ne produisaient qu’une poignée de véhicules. Mais tous, même les plus solides, sont ébranlés par la panique bancaire d’octobre 1907 et la dure récession qui s’ensuit.

Ford, qui n’a pas encore lancé son Model T, voit sa production s’écraser de 68 % en 1908 par rapport à l’année précédente.

Buick s’en sort bien. En 1908, le constructeur trône au sommet, avec 8820 voitures produites.

Voyant autour de lui l’industrie automobile en désarroi, Durant saisit l’occasion de concrétiser le projet de consolidation qu’il caresse depuis quelque temps.

Le 16 septembre 1908, il fonde au New Jersey la société de portefeuille General Motors, au cœur de laquelle il place Buick.

Sa première proie est Oldsmobile.

Alors qu’il avait construit 6500 voitures en 1905, le réputé constructeur a vu sa production s’étioler à 1200 unités en 1907, puis à 1000 en 1908.

Durant l’acquiert le 12 novembre 1908.

Cadillac, qui avait construit 3500 voitures en 1906, n’en assemble que 2377 en 1908. Le 29 juillet 1909, elle passe dans le giron de GM pour 4,5 millions US. La même année, sa production rebondit à 7868.

Au début de 1909, Durant acquiert une participation de 50 % dans Oakland. À la mort de son fondateur, quelques mois plus tard, il achète l’autre moitié. Elle sera renommée Pontiac quelques années plus tard.

Entre 1908 et 1910, il rassemble ainsi une trentaine d’entreprises sous le parapluie GM, dont 13 constructeurs.

Chute et rechute

Mais Durant avait vu trop grand, trop vite. L’entreprise est lourdement endettée et la plupart de ses marques ne sont pas rentables. Sous la pression des grands actionnaires, il perd le contrôle de l’entreprise en 1910 aux mains d’un groupe financier.

Durant n’avait toutefois pas dit son dernier mot. Le 3 novembre 1911, avec le mécanicien et pilote de course Louis Chevrolet, qui était devenu célèbre au volant des Buick de compétition, il fonde la Chevrolet Motor Car Company.

C’est un nouveau succès. À tel point qu’en 1915, Durant est en mesure de reprendre le contrôle de GM en y incorporant Chevrolet. Il en redevient le président en juin 1916.

Mais l’homme est impulsif, intuitif et fantasque. Une fois sur deux, ses idées géniales — celle d’acheter Frigidaire était excellente — se révèlent catastrophiques.

Cabriolet Locomobile, 1919

Au début des années 20, seules les divisions Buick et Cadillac demeurent rentables. La récession d’après-guerre remet le président sur le siège éjectable et il est forcé de donner sa démission le 30 novembre 1920.

Il rebondit immédiatement. Il prend contact avec une soixantaine de chers et riches amis, à qui il demande de soutenir une nouvelle entreprise qui, cette fois, porterait son nom. En 48 heures, il réunit 7 millions et il fonde la Durant Motors le 21 janvier 1921.

L’entreprise ne survit pas à la crise de 1929 et cesse sa production en 1931.

Durant a alors 70 ans et il ne s’en relèvera pas.

Épilogue

William Durant a terminé sa carrière comme propriétaire d’une salle de quilles, à Flint, le premier bowling d’une chaîne qu’il ne réussira pas à concrétiser. Il est mort en 1947 à New York, âgé de 85 ans, quasi ruiné.

Et la Durant-Dart Carriage Company ? Durant avait vendu ses parts en 1914. L’entreprise a cessé ses activités en 1917.

GM existe toujours de nos jours.

GM en 2019

Véhicules vendus en Amérique du Nord : 3,4 millions
Part de marché : 15,9 %
Véhicules vendus dans le monde : 7,7 millions
Employés dans le monde : 164 000
Chiffre d’affaires (ventes et revenus nets) : 137 milliards US

Source : Rapport annuel 2019

La panique de 1907

La panique bancaire d’octobre 1907 est la première grande crise financière mondiale du XXe siècle, et ne sera dépassée en intensité que par la crise de 1929.

La faillite de deux firmes de courtage new-yorkaises, après une prise de contrôle avortée, entraîne la chute des banques associées à l’aventure.

La panique se répand et, pendant plusieurs semaines, l’ensemble des banques américaines est pris d’assaut par les déposants.

Le grand financier J. P. Morgan lui-même tente de redresser la situation en coordonnant l’action des grands investisseurs.

Se combinant à une phase récessive entamée en mai 1907, cette panique entraîne une baisse de 11 % de la production industrielle, plus marquée que lors de toute autre panique précédente. Les importations chutent de 26 %, et le taux de chômage bondit de 3 à 8 %. L’année 1907 est au deuxième rang de celles qui ont connu le plus grand nombre de faillites enregistré jusqu’alors.

L’impact de la crise est tel qu’une commission est créée pour étudier ses causes. Ses recommandations se concrétiseront en 1913 avec la création de la Réserve fédérale des États-Unis.