Le Québec tout entier est engagé vers la reprise économique et chacune de ses régions, chacun de ses secteurs industriels la vivent de différentes façons. Notre chroniqueur est parti sur la route pour témoigner de la vitalité de nos régions et des difficultés avec lesquelles elles doivent composer.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

(LAC-MÉGANTIC) Les entreprises industrielles de la région de Lac-Mégantic se sont relevées rapidement de l’épisode de confinement forcé dans lequel la crise de la COVID-19 les a plongées durant le printemps, mais il y a des épreuves plus cruelles encore qui prennent beaucoup plus de temps à guérir.

 Les entreprises industrielles de la région de Lac-Mégantic se sont relevées rapidement de l’épisode de confinement forcé dans lequel la crise de la COVID-19 les a plongées durant le printemps, mais il y a des épreuves plus cruelles encore qui prennent beaucoup plus de temps à guérir.

Sept ans — jour pour jour — après l’horrible catastrophe ferroviaire qui a fait 47 victimes au centre-ville de Lac-Mégantic, les citoyens de cette jolie municipalité estrienne ont participé lundi matin à l’inauguration de l’Espace Mémoire qui a été aménagé sur le site du Musi-Café, qui s’est retrouvé le soir du drame au cœur des évènements.

PHOTO YVES TREMBLAY, LES YEUX DU CIEL

Vue du centre-ville de Lac-Mégantic

Lorsque j’ai planifié de réaliser une tournée des régions pour voir comment la relance post-COVID-19 se déployait partout au Québec, j’ai rapidement décidé qu’elle se terminerait ici à Lac-Mégantic, parce que le lieu est devenu un symbole fort de la capacité de résilience dont peut faire preuve une communauté soudainement affligée par une tragédie.

Mais je n’avais pas fait le lien avec la date anniversaire de l’évènement et le moment de mon passage, ni Martin Tardif d’ailleurs, qui m’a reçu lundi matin à 11 h — au moment même des cérémonies commémoratives — à l’usine Bestar, située dans le parc industriel de Lac-Mégantic.

Martin Tardif est le vice-président Développement des affaires et produits de Bestar, il est le petit-fils du fondateur Jean-Marie Tardif et le fils de Paulin, qui a été longtemps le principal actionnaire du fabricant de meubles en mélamine.

PHOTO FOURNIE PAR BESTAR

Martin Tardif, vice-président Développement des affaires et produits de Bestar

« Le soir de la tragédie, on devait aller terminer la veillée au Musi-Café. C’était une belle soirée de juillet et mes beaux-parents, qui étaient venus souper, ne quittaient pas la maison. J’ai donc décidé de ne pas y aller. Une demi-heure après qu’on est allés au lit, j’ai entendu l’explosion et on a senti les portes et fenêtres de la maison se projeter vers l’intérieur », me raconte Martin Tardif.

C’est qu’il habite à 500 mètres du Musi-Café, sa maison est située sur le bord du lac Mégantic. Il a quitté les lieux en vitesse armé d’une couverture pour, pensait-il, venir en aide aux victimes de ce qu’il croyait être un incendie.

Je suis resté là une heure et demie, avec ma couverte. Le centre-ville était une boule de feu, le ciel était orange, les trottoirs fondaient, les pompiers étaient hagards, ils ne me répondaient pas.

Martin Tardif, vice-président Développement des affaires et produits de Bestar, à propos de la tragédie de Lac-Mégantic

C’est une véritable soirée d’apocalypse que Martin Tardif me décrit et que tous les citoyens de Lac-Mégantic ont vécue et que jamais ils ne pourront oublier.

« J’aurais aimé que l’on rebâtisse le centre-ville, qu’on redonne une vie là où elle existait. Mais les commerces ont décidé de se relocaliser durant le long processus de décontamination et on se retrouve avec une rue, des stationnements, mais aucune vie pour l’habiter », déplore-t-il, sept ans plus tard.

La vie en accéléré chez Bestar

Contrairement à la tragédie d’il y a sept ans, l’épisode de confinement forcé par la COVID-19 a été — et reste encore — le moment le plus fébrile vécu par Bestar.

L’entreprise qui fabrique des meubles en mélamine — lits, mobilier de bureau, tables, armoires, lits escamotables, modules pour téléviseurs — pour les grands détaillants nord-américains livre elle-même ses 1600 produits différents aux consommateurs, par les commandes en ligne.

On fabrique habituellement 8000 meubles par semaine. Depuis avril, on a augmenté la cadence à 9000 meubles par semaine. Le télétravail a créé une explosion de la demande pour le mobilier de bureau et pour tous les produits pour la maison.

Martin Tardif, vice-président Développement des affaires et produits de Bestar

« Sur nos 1600 produits, il y en a 800 qui sont en rupture de stock. À la fin du mois de février, on avait 100 % de nos produits en inventaire. Là, on est à 50 % et on est incapables de remonter la côte, tellement la demande reste forte », explique Martin Tardif.

Certaines commandes reçues en mars dernier vont être livrées dans les prochains jours, poursuit-il, alors qu’habituellement, Bestar se fait un devoir de livrer dans les 48 heures après la réception de la commande. « On offre aux clients de les rembourser, mais ils ne veulent pas. Ils préfèrent attendre », constate-t-il.

Bestar emploie 250 travailleurs à Lac-Mégantic et à Sherbrooke, et l’entreprise appartient aujourd’hui au groupe Novacap, qui a fait l’acquisition en janvier du fabricant américain Bush en vue de consolider sa position dans la fabrication de meubles en mélamine.

Attraction à la croisée des chemins

Attraction, une autre entreprise de la région, située tout juste au sud à Lac-Drolet, a aussi profité de la crise de la COVID-19 pour hausser ses effectifs et diversifier sa production de t-shirts et chandails de coton ouaté promotionnels et celle de produits destinés au marché récréotouristique.

Je vous ai parlé de Julia Gagnon et de Sébastien Jacques, les deux propriétaires d’Attraction, lorsqu’ils ont décidé au début de la crise de se lancer dans la production de masques pour le grand public.

Produire des vêtements médicaux était le seul moyen pour Attraction de poursuivre ses activités lorsque François Legault a mis l’économie québécoise sur pause. Depuis, Attraction s’est lancée dans la production de blouses médicales de protection.

PHOTO FOURNIE PAR ATTRACTION

Sébastien Jacques et Julia Gagnon, propriétaires d’Attraction

« On n’a pas le choix de continuer notre développement et de fabriquer des vêtements médicaux parce que les t-shirts qu’on achète dans les boutiques de souvenirs, on ne sait pas quand cela va redémarrer », souligne Sébastien Jacques, responsable des ventes et du développement des affaires.

Le groupe avait 120 employés avant la pandémie. Il en compte aujourd’hui plus de 140 et continue d’embaucher et de former des couturières et couturiers pour répondre à la demande. Le tiers de sa capacité de production sert à la fabrication de masques, un autre tiers aux blouses de protection et, enfin, la reprise de la fabrication de chandails de coton ouaté occupe le tiers restant.

Attraction attend maintenant que le gouvernement québécois lance ses nouveaux appels d’offres pour assurer ses approvisionnements de blouses, en espérant évidemment que la consigne d’achat local soit scrupuleusement observée.