Le Québec tout entier est engagé vers la reprise économique et chacune de ses régions, chacun de ses secteurs industriels la vivent de différentes façons. Notre chroniqueur est parti sur la route pour témoigner de la vitalité de nos régions et des difficultés avec lesquelles elles doivent composer.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

(BAIE-SAINT-PAUL) Lorsque j’ai proposé à mes patrons de faire une tournée des régions pour aller constater comment s’orchestrait la relance économique post-COVID-19 sur le terrain, je leur ai dit que ce serait bien de décrire ma visite au Manoir Richelieu, vidé de ses clients, à l’image des corridors sordides de l’hôtel du film The Shining, inspiré du roman de Stephen King. Bon pitch mais mauvaise intuition : les réservations ont subitement explosé au célèbre Manoir de La Malbaie, qui affiche pratiquement complet jusqu’à la fin de l’été.

Ceux qui ont vu le film de Stanley Kubrick ont tous gravées dans leur mémoire les interminables randonnées de l’enfant « lumière » qui roule en tricycle de plastique dans les corridors déserts d’un vaste manoir fantôme du Colorado.

« C’est l’impression que j’avais quand je déambulais le soir ici durant la vingtaine de nuits où j’ai couché au Manoir pour m’assurer que tout allait bien durant les trois mois où on a été fermé », me confirme justement Jean-Jacques Etcheberrigaray, le directeur général du Manoir Richelieu. D’origine basque, l’aubergiste souhaite qu’on l’appelle simplement M. Jean-Jacques…

Depuis des années, le Manoir est une véritable dynamo économique pour la région avec ses 500 employés en haute saison et l’achalandage de touristes dépensiers que l’institution touristique génère dans toute la région.

« Durant la fermeture de trois mois, on est tombé à quatre employés ; sécurité, maintenance, ventes et comptabilité. Je suis souvent venu dormir ici pour m’assurer que tout allait bien », raconte M. Jean-Jacques, qui réside à proximité du Manoir, à Saint-Urbain, où sa femme, Isabelle Mihura, dirige La Ferme Basque, qui produit du foie gras.

Le 6 juin dernier, le Manoir Richelieu a annoncé qu’il allait rouvrir ses portes le 20 juin, en espérant démarrer ses activités avec un taux d’occupation de 15 %. En l’espace de trois jours, les responsables des réservations ont enregistré plus de 1000 réservations. Bien sûr, le Manoir a offert des forfaits alléchants pour relancer ses activités en proposant la deuxième nuitée gratuite, mais n’empêche, la réponse a été stupéfiante.

On est complet ou à peu près pour les 60 prochaines nuitées. Les gens ont un besoin criant de sortir de chez eux, de sortir de la ville. Nos clients sont à 90 % québécois et pour beaucoup d’entre eux, ils viennent pour la première fois découvrir le Manoir.

M. Jean-Jacques

La clientèle estivale habituelle du Manoir Richelieu est composée à 50 % de Québécois, 15 % d’Ontariens, 15 % d’Américains, 15 % d’Européens et 5 % de Canadiens d’ailleurs au pays. Il n’y aura pas de touristes étrangers cet été, mais les Ontariens recommencent à arriver, comme en témoignaient les quelques plaques d’immatriculation que j’ai pu voir dans le stationnement de l’hôtel.

Si le taux d’occupation est maximal, le nombre de chambres a été réduit à 55 % des capacités habituelles de 405 unités, pour des raisons sanitaires et organisationnelles.

« Il faut garder les chambres en jachère entre les séjours ou sinon laver les oreillers et les couvre-lits. Mais on n’a pas le personnel pour accueillir tout le monde ni les capacités de restauration, qui ont été réduites de moitié pour respecter la distanciation physique », souligne le gestionnaire, qui vient de célébrer ses 30 ans de carrière dans l’hôtellerie, dont les 20 dernières au Manoir Richelieu.

En cours d’été, le Fairmont essaiera d’ouvrir de nouvelles chambres à mesure que le recrutement de personnel le permettra.

Tout juste à côté, à l’Auberge des Falaises, Denis Côté, le propriétaire de l’endroit, n’en revient pas lui non plus de la réponse tout aussi soudaine qu’enthousiaste de la clientèle.

« On a un taux d’occupation de 90 % et ça n’arrête pas d’appeler. Ça fait du bien après les trois mois que l’on vient de connaître », dit-il, sur un ton soulagé.

Le Club Med du Massif prend forme

Depuis les 20 dernières années, le Massif de la Petite-Rivière-Saint-François s’est imposé comme le nouveau moteur touristique et économique de Charlevoix.

L’imposant domaine skiable du Massif séduit chaque année davantage de skieurs. Ses propriétaires ont convaincu le groupe Club Med de venir y exploiter une concession, qui prend forme tout juste au pied des pentes, à quelques mètres du fleuve Saint-Laurent.

« On a eu une fin de saison abrupte le 15 mars alors que le ski de printemps s’annonçait prometteur. On a fermé et il y a eu de la neige jusqu’à la fin d’avril », se désole André Roy, vice-président exécutif au Groupe Le Massif.

Les 250 employés de la station ont été forcés de quitter leur emploi et le groupe n’a conservé qu’une petite équipe de maintenance qui s’active à optimiser les remontées mécaniques de la station en vue de la réouverture l’automne prochain.

Parallèlement, le vaste chantier de construction le l’hôtel de 320 chambres du Club Med est toujours en activité.

« On a été forcés de fermer le chantier durant un mois. Mais on avait annoncé l’an dernier que l’on reportait l’ouverture du Club Med au mois de décembre 2021 plutôt que décembre prochain. La pandémie n’aura donc aucun impact sur l’échéancier », précise André Roy.

Même si le « Festival de l’incertitude », selon ses mots, va continuer des mois encore, le Groupe le Massif poursuit toujours ses objectifs d’achever le Camp de base, mini-village au bas des pistes où les skieurs vont pouvoir louer des condos.

« On a un potentiel de 750 unités sur le site du Massif en incluant les 320 chambres du Club Med. Avec nos différents projets, on va y arriver graduellement, mais cette année, on a mis sur pause tous nos projets de dépenses en capital afin de sortir de la crise », explique le dirigeant du Massif.

Entre le Manoir et le Massif, à Baie-Saint-Paul, l’activité touristique a retrouvé son pouls d’avant la crise. Mercredi soir, rue Saint-Jean-Baptiste, l’activité était belle à voir. Toutes les terrasses des restaurants qui ont rouvert étaient pleines – selon les nouvelles normes – et les passants déambulaient comme si on était à un défilé de la Saint-Jean-Baptiste.

Je me suis présenté à l’accueil du Germain Charlevoix et j’avais l’impression que c’était un soir de bal de finissants. Tous les hôtels de Baie-Saint-Paul enregistrent des taux records de réservation. Les citadins ont vraiment le besoin de sortir de chez eux et ont résolument décidé de découvrir les beautés de notre pays.