Après cinq années mouvementées durant lesquelles son plan de transformation a rencontré plusieurs écueils, François Desjardins a quitté lundi son poste de PDG de la Banque Laurentienne.

Richard Dufour Richard Dufour
La Presse

Son départ soudain laisse présager d’autres changements importants à venir tout en soulevant plusieurs interrogations. D’abord parce que la banque indique qu’à 49 ans, il part à la retraite. Mais aussi parce que des observateurs aguerris se disent surpris et d’autres pas du tout.

« Il fallait s’y attendre, lance la présidente du syndicat des employés de la Laurentienne, Julie Tancrède. Son plan est plus long qu’annoncé. Les résultats sont en deçà des attentes. Le bulletin global n’est pas le plus élogieux. »

« Ce n’est peut-être pas une retraite choisie », ajoute-t-elle.

Un comité spécial est mandaté pour identifier un nouveau président et chef de la direction. L’intérim est assuré par Stéphane Therrien qui était vice-président exécutif, services aux entreprises et aux particuliers.

C’est une surprise. Il n’y a pas de remise en question de la stratégie parce qu’on remplace François Desjardins par son bras droit, celui qui mettait en œuvre sa stratégie.

Michel Magnan, professeur à l’Université Concordia et spécialiste en gouvernance

Michel Magnan voit quelques scénarios possibles pour expliquer le changement de la garde. « Soit que François Desjardins a décidé de jeter l’éponge, ce qui serait surprenant car il accordait encore des entrevues la semaine dernière. L’alternative est qu’il a perdu la confiance du conseil d’administration ou encore celle d’investisseurs institutionnels qui peuvent faire pression sur le conseil et amener un questionnement sur le PDG. »

Stéphane Therrien a fait savoir par communiqué que l’une de ses priorités consistera à écouter les clients, les employés et les investisseurs afin d’affiner la stratégie d’exécution en mettant l’accent sur la croissance et la rentabilité.

D’un « commun accord »

Le président du conseil de la Laurentienne, Michael Mueller, a indiqué au Globe and Mail que la décision entourant le départ de François Desjardins s’est prise d’un « commun accord », mais de façon « subite ».

« Le rôle le plus important d’un conseil est de s’assurer qu’il maintient une excellente relation avec les membres de la direction. Nous sommes satisfaits de la stratégie de transformation en place, mais il y a une opportunité pour générer de la croissance et le moment est venu de revigorer le plan », a-t-il ajouté.

La banque a fait savoir que Michael Mueller, François Desjardins et Stéphane Therrien n’étaient pas disponibles pour parler à La Presse lundi.

François Desjardins travaillait à la Laurentienne depuis 1991. Il avait fait ses premiers pas dans l’organisation dans un poste de caissier. Grand patron de la banque depuis 2015, il a lancé un ambitieux plan de transformation dès son arrivée aux commandes afin de miser notamment sur le conseil financier et les services numériques. Le nombre de succursales de la banque est passé de quelque 150 il y a cinq ans à 83 aujourd’hui. Ce nombre devrait descendre à 63 d’ici la fin de l’année.

Selon Michel Magnan, il est trop tôt pour tirer des conclusions sur l’ère François Desjardins à la Laurentienne. « Il a été ambitieux et audacieux en voulant transformer une organisation qui existe depuis 175 ans pour la faire basculer vers le numérique. Avait-il le choix ? La Laurentienne est petite devant des géants. Tu dois faire quelque chose de différent, sinon tu ne survivras pas. Il fallait se démarquer. »

Certains diront que c’était téméraire. La banque avait-elle un avenir si elle n’ajustait pas son modèle d’affaires ?

Michel Magnan

L’expert en gouvernance ajoute que la banque aurait pu être achetée. « Mais personne ne voulait l’acheter du fait qu’il y a un syndicat. Il n’y avait donc pas beaucoup de marge de manœuvre sur le plan stratégique. Se faire acheter n’était pas une avenue. Faire des acquisitions est risqué lorsque tu es une petite entreprise. La banque a donc choisi de changer son modèle d’affaires tout en continuant d’opérer. L’avenir dira si c’était la chose à faire. »

La pandémie démontre tout de même que miser sur le numérique n’est pas nécessairement un mauvais choix, dit Michel Magnan.

« En quittant la banque de cette façon, François Desjardins part sur une note négative, constate M. Magnan. On ne peut pas affirmer que c’est un succès. Mais est-ce que ç’aurait été pire s’il n’avait rien fait ? C’est ce qu’il faut se demander. »

Autres changements à l’horizon

D’autres départs ou ajustements importants sont à prévoir sous peu, selon les experts. « Des annonces comme celle-ci sont parfois suivies de changements additionnels. Il est possible que Stéphane Therrien modifie le plan stratégique ou reporte certains aspects de la transformation tout en en accélérant d’autres », commente Darko Mihelic, analyste chez RBC.

« Il est trop tôt pour dire exactement ce que Stéphane Therrien fera en premier, mais je doute que la croissance devrait être la priorité. La banque a besoin de stabilité et d’une forte supervision opérationnelle pour changer son système bancaire, travailler avec le Bureau du surintendant des institutions financières sur la mise en œuvre de l’approche fondée sur les notations internes avancées, et traverser la pandémie », précise Darko Mihelic.

Son collègue Gabriel Dechaine, de la Banque Nationale, s’attend à ce qu’une importante charge de restructuration soit inscrite dans les résultats, si le poste de PDG est confié de façon permanente à un candidat de l’interne.

Une émission d’actions est aussi une forte possibilité, souligne-t-il.

Dans le cas où le prochain PDG provient de l’extérieur de la banque, outre une charge de restructuration et une émission d’actions, Gabriel Dechaine croit que des gestes plus significatifs pourraient être faits. « Des ventes d’actifs, comme par exemple Northpoint [un prêteur dans le secteur du financement des stocks acheté il y a trois ans]. »

Un mandat tourmenté

Prêts problématiques

La banque a payé très cher la découverte d’irrégularités relativement à la documentation liée à certains prêts hypothécaires. Le coût associé au rachat en 2018 de prêts non conformes a finalement dépassé le demi-milliard de dollars. Cet évènement a d’ailleurs mené, la semaine dernière, au dépôt d’une demande d’action collective contre la banque.

Relations de travail

La communication a été difficile avec le syndicat. Plusieurs dossiers ont été portés devant le Conseil canadien des relations industrielles. Le syndicat s’est notamment plaint que l’employeur intervenait dans la représentation de l’unité de négociation en violation du Code du travail.

Résultats décevants

Les résultats financiers de la banque ont raté la cible des analystes à plusieurs reprises durant le règne de François Desjardins. La détérioration de la performance a mené ce printemps à une réduction de 40 % du dividende versé aux actionnaires, geste rarement observé dans le secteur bancaire.

Chute boursière

L’action de la Laurentienne a perdu près de 50 % de sa valeur sous la gouverne de François Desjardins. Si bien qu’aujourd’hui, aucun des dix analystes qui suivent les activités de l’institution financière ne recommande d’acheter l’action de la banque.

Parts de marché

Les parts du marché québécois des hypothèques résidentielles de la banque a grandement diminué depuis cinq ans. La Presse rapportait plus tôt cette année que la Laurentienne ne détient plus que 0,5% de parts de marché des hypothèques résidentielles au Québec. La banque détenait 3,2% du marché en 2015.