On s’en doutait bien, mais on a maintenant des données pour le prouver : du point de vue économique, la crise du coronavirus a frappé bien davantage les familles vulnérables.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Deux études ont été publiées cette semaine qui viennent corroborer ce constat perçu sur le terrain. La première a été produite par trois analystes de Statistique Canada et la seconde, par un groupe de six chercheurs de l’Institut sur la retraite et l’épargne et de la Chaire de recherche sur les enjeux économiques intergénérationnels.

Statistique Canada a analysé la question sous l’angle des possibilités, pour les ménages, de faire ou non du travail à domicile. Environ 40 % des travailleurs occupent des emplois qui peuvent se transformer en télétravail. Parmi les 60 % pour lesquels ce n’est pas possible, il y a les emplois dans le commerce de détail, dans la restauration et dans la construction, par exemple.

Ce facteur est important, car la possibilité de faire du travail à domicile diminue la probabilité d’un arrêt de travail pendant les mesures de confinement. Ces mesures de confinement, qui cessent petit à petit, pourraient peut-être revenir advenant une deuxième vague forte, malheureusement.

Les chercheurs ont divisé en 10 tranches les revenus des Canadiens (en déciles). Ainsi, pour les familles qui sont dans le décile de revenus inférieurs, moins de 30 % comptent un membre du couple qui peut faire du télétravail. La possibilité que les deux puissent faire du télétravail dans ce 1er décile recule à seulement 8 %.

À l’autre bout du spectre, soit au 10e décile de revenus, ces deux proportions deviennent 75 % et 54 %. La progression entre ces deux déciles est constante.

Dit autrement, plus on est riche, plus on est susceptible de pouvoir faire du télétravail et moins on est sujet aux conséquences d’un confinement pour une pandémie. L’agence fédérale a fait le même genre de constat en fonction du niveau de scolarité.

La PCU : pour les bas revenus

Pour la deuxième étude, les six chercheurs ont dressé le portrait des prestataires de la Prestation canadienne d’urgence (PCU), grâce à un sondage mené auprès de 3009 répondants du Québec âgés de 25 à 64 ans.

« Il en ressort que la PCU a été reçue majoritairement par des travailleurs plus précaires, qui ont des salaires plus faibles », explique le professeur de HEC Montréal Pierre-Carl Michaud, qui a participé à la recherche (il s’agit d’un volet d’une étude plus large en cours).

Par exemple, parmi les travailleurs québécois qui se retrouvent dans les 2e et 3e déciles de revenus de travail, environ 30 % ont touché la PCU, constatent les chercheurs. Cette proportion a tendance à diminuer dans les déciles suivants, mais on retrouve tout de même environ 10 % des travailleurs des 8e, 9e et 10e déciles qui ont demandé la PCU.

Les demandeurs de la PCU travaillaient davantage dans les secteurs manufacturier, du commerce de détail, du divertissement, de l’hôtellerie et de la restauration. Ils provenaient moins de l’administration et des services publics, de la finance et de l’assurance, des services professionnels, de l’éducation et de la santé, constatent les auteurs.

L’enquête a également permis d’avoir une idée des revenus, des épargnes et de l’impact du confinement sur les demandeurs et les « non-demandeurs » de PCU. Par exemple, le premier groupe de ménages gagnait typiquement 3722 $ par mois en 2019, contre 4594 $ pour le second groupe.

Fait intéressant, il ressort de l’enquête que les demandeurs de la PCU avaient tout de même des épargnes pour « faire face à la musique », de l’ordre de 69 850 $. Ce constat amène Pierre-Carl Michaud à s’interroger sur la pertinence d’avoir accordé la PCU aux déciles supérieurs.

Au-delà de ces considérations, Pierre-Carl Michaud critique lui aussi l’effet « désincitatif » au travail de la PCU. Ces derniers temps, l’employé au salaire minimum qui a travaillé 30 heures par semaine a perdu de l’argent à travailler plutôt qu’à recourir à la PCU.

Du point de vue économique, il juge que le recours à l’assurance-emploi est préférable, en supposant que les fonctionnaires puissent répondre à la très forte demande, ce qui n’a pas été le cas lorsque de grands pans de l’économie ont été subitement fermés, en mars. Et si la PCU devait être réutilisée, il faudrait la diminuer progressivement avec la hausse des revenus de travail, et non d’un coup sec.

En ce moment, un projet de loi propose de resserrer les critères de la PCU. Par exemple, un travailleur qui refuse une offre d’emploi raisonnable perdrait son admissibilité à la PCU.