Être noir au Canada est encore synonyme d’appauvrissement et de discrimination, et le gouffre s’est élargi en deux décennies.

Karim Benessaieh Karim Benessaieh
La Presse

Un homme noir, en 2015, gagnait ainsi environ 15 000 $ en moyenne de moins que les autres hommes, selon la plus récente étude de Statistique Canada. En 2000, cet écart était de 11 869 $.

En 2016, une femme noire avait presque deux fois plus de risques que les autres – 19,6 % au lieu de 10,9 % – d’être victime d’un traitement injuste ou de discrimination au travail.

Et hommes comme femmes noirs sont durement touchés par le chômage, qui était de 10,2 % pour les deux groupes en 2016. Dans le reste de la population, il était alors de 6,7 % pour les hommes et de 5,8 % pour les femmes.

Il s’agit de quelques-uns des faits saillants d’une étude très complète publiée par Statistique Canada en février, basée sur trois recensements et l’Enquête nationale auprès des ménages en 2011. À Montréal, une des grandes villes canadiennes analysées, la situation est sensiblement la même, les hommes et femmes noirs gagnant en moyenne 16 033 $ et 8444 $ de moins en 2016 que le reste de la population.

Clôtures invisibles

Ces conclusions ne surprennent pas vraiment les experts comme Victor Armony, professeur au département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal et un des auteurs d’un rapport sur le profilage racial au Service de police de la Ville de Montréal déposé à l’automne 2019.

« Quand on voit ce type de données, on ne peut pas nier que c’est réellement structurel. C’est constant dans le temps, c’est plutôt la même situation d’une province à l’autre, les écarts sont là et empirent. »

Il estime qu’il s’agit des effets de ce fameux « racisme systémique », si controversé mais qui se reflète bel et bien dans les statistiques. « Il ne s’agit pas de dire que tout le monde est raciste. On parle en termes de barrières sociales, de clôtures invisibles qui agissent dans le contexte de relations sociales, avec des gardes-frontières – employeurs, policiers, fonctionnaires – capables de dire : “Tu entres ou tu n’entres pas”. »

Marie-Thérèse Chicha, professeure à l’École de relations industrielles et titulaire de la Chaire en relations ethniques de l’Université de Montréal, note que les femmes noires sont doublement victimes de discrimination, elles qui ont le plus bas salaire médian de la comparaison établie par Statistique Canada.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Marie-Thérèse Chicha, professeure à l’École de relations industrielles et titulaire de la Chaire en relations ethniques de l’Université de Montréal

Avec une certaine inquiétude, elle relève que les écarts n’ont pas du tout diminué dans la dernière décennie, alors que la croissance économique était au rendez-vous. Elle estime que ce sont encore les salariés les plus précaires qui vont être les plus touchés par la crise de la COVID-19. « Quand les nouvelles statistiques vont sortir, ça ne m’étonnerait pas de voir que les écarts vont avoir encore augmenté. »

Surqualifiés et sous-payés

Au Canada, toujours selon Statistique Canada, les Noirs ont un taux de diplomation comparable à celui du reste de la population : 27,5 % et 27,7 % des femmes et hommes noirs avaient un diplôme postsecondaire en 2016, contre 32,7 % et 26,7 % dans le reste de la population. L’éducation, donc, n’explique pas les salaires à la baisse.

« La cause qui intervient, ici, c’est ce qu’on appelle la déqualification, explique Mme Chicha. Même s’ils ont un niveau de diplomation égal ou parfois supérieur au reste de la population, les Noirs vont être employés à des postes qui demandent moins de qualifications. En plus, quel que soit leur emploi, ils vont être victimes de discrimination salariale, on va leur attribuer un salaire moindre que le non-Noir au même poste. »

Une analyse que partage Mariam Hassaoui, du département de sciences humaines, lettres et communications de l’Université TELUQ. Elle note en outre qu’un des boulets que traînent ceux qu’elle appelle les « Afrodescendants » est le manque de réseaux. « La majorité des emplois qu’on trouve dépend d’un réseau informel, qui va donner accès à des contacts, des informations. Si les Afrodescendants n’ont pas accès aux décideurs, ils n’auront pas accès aux meilleurs emplois. »

Une des solutions qu’elle préconise est de favoriser la mise sur pied de tels réseaux au sein des communautés et de recourir plus systématiquement à la discrimination positive, pour augmenter leur présence dans les emplois valorisants.

PHOTO FOURNIE PAR LA TELUQ

Pour Mariam Hassaoui, du département de sciences humaines, lettres et communications de l’Université TELUQ, un des boulets que traînent ceux qu’elle appelle les « Afrodescendants » est le manque de réseaux.

Deux fois plus de monoparentalité

Elle note par ailleurs que les « Afrodescendants », généralement issus de l’immigration récente au Canada, ont souvent peu de patrimoine familial. « Or, le transfert de riches patrimoines de génération en génération peut expliquer que certains groupes soient avantagés et d’autres, au contraire, s’en sortent moins bien. »

Un autre aspect que soulève Jim Torczyner, professeur à la School of Social Work de l’Université McGill, est l’importance relative des ménages monoparentaux chez les Noirs canadiens, synonyme de revenus moindres. Presque un ménage sur cinq, 19,3 % plus précisément, est monoparental, alors que ce taux est de 7,9 % dans le reste de la population.

« C’est directement lié à nos politiques d’immigration, dénonce le professeur. Les communautés noires devraient poursuivre le gouvernement parce qu’on sépare des familles, on accepte des femmes par exemple et on refuse leurs conjoints. »