Installés chacun de leur côté dans leurs magnifiques appartements d’Habitat 67, parfaitement élégants malgré la lentille désarçonnante de nos sempiternelles vidéoconférences de confinement, les frères Byron et Dexter Peart pourraient être les rois du monde.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Leur nouvelle entreprise, Goodee, fondée il y a un an, roule bien depuis ses premiers jours, mais cartonne particulièrement depuis le début de la pandémie et de notre réclusion collective. Imaginez : une entreprise d’ici qui fait de la vente en ligne d’objets de maison écolos, durables, au design impeccable. Tous les ingrédients sont là pour que ça marche, avec en toile de fond une histoire et la réputation internationale de ses fondateurs. Car avant de lancer Goodee, ce sont eux qui ont démarré la marque Want les Essentiels, une gamme de sacs et de chaussures vendue dans le monde et une petite chaîne de boutiques Want Apothicaire, elle aussi installée au-delà des frontières, notamment à New York.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Les frères Byron et Dexter Peart, de l’entreprise Goodee

Les frères Peart font partie des peu nombreux Canadiens qui se retrouvent autant dans les pages de The Business of Fashion que dans celles de Monocle ou de Wallpaper, stars de l’avant-garde du chic discret.

Pourtant, comme trop de Canadiens et, surtout, d’Américains, les deux hommes dont les parents ont immigré de Jamaïque pour s’installer à Ottawa peuvent faire une liste longue comme ça des comportements racistes auxquels ils sont régulièrement confrontés.

« Le racisme n’a pas de frontière », dit Dexter en entrevue vidéo.

Le racisme est partout dans le monde. Dans tous les pays, dans toutes les classes sociales. Et il est présent à Montréal.

Et ces attitudes n’ont pas rendu leur parcours facile.

« Il faut être débrouillard, ajoute Byron. On a toujours su, dès notre plus jeune âge, qu’on aurait à travailler beaucoup plus fort pour arriver à la même place que les autres. »

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Je ne suis pas la seule personne pas noire, j’en suis sûre, à avoir passé beaucoup de temps, ces derniers jours, à me demander ce que je pourrais faire pour participer à la lutte contre le racisme auquel est confrontée la communauté noire partout dans le monde.

Comment changer les choses, pour faire une différence, quelle qu’elle soit ? Pour lutter contre la discrimination qui affecte gravement la vie de nos amis, parents, collègues, amoureux et concitoyens d’ici et du monde entier, noirs ?

L’idée qui m’est venue à l’esprit lundi, c’est de parler des entreprises montréalaises et québécoises, comme je le fais toujours, mais en particulier de celles fondées par des gens d’ascendance africaine, et le succès des frères Peart, est, à cet égard, incontournable.

Mais ils ne sont pas les seuls à avoir bâti des entreprises solides, petites et grandes, qui apportent à nos communautés des produits et services uniques, utiles, efficaces.

De Martine St-Victor avec son agence de relations publiques Milagro à l’incontournable Agrikol – super bar haïtien – en passant par la liqueur LS Cream de l’homme d’affaires Stevens Charles, les festivals de Fabienne Colas, la boutique en ligne Armoire de Marcus Troy ou le restaurant Marcus du Four Seasons, piloté par le chef Marcus Samuelsson, même en y pensant juste deux minutes, j’avais déjà nommé des marques, des institutions qui se sont imposées dans mon univers immédiat.

Et c’était avant de parler à Carla Beauvais, cofondatrice de l’organisme sans but lucratif Orijin Village, qui a des listes infinies de petites et grandes entreprises québécoises fondées, dirigées, propriétés de personnes d’afro-ascendance.

Parce que Mme Beauvais, à travers Orijin Village, a cofondé Unir Prospérer (UP), une initiative dont le but est de mettre de l’avant, avec un répertoire d’abord québécois, mais bientôt canadien, de telles entreprises afin qu’on sache où les trouver. Un peu comme Le Panier Bleu et plusieurs autres plateformes l’ont fait pour répondre aux interrogations de tous au sujet des entreprises « locales ».

Le but de ce projet est de montrer à toute la population ce que les entrepreneurs et gens d’affaires noirs font. Et de lui donner facilement accès à leurs coordonnées.

Que vous cherchiez une entreprise de transport comme Barkley Transport, de la nourriture jamaïcaine comme celle de Boom J – les deux sont chaudement recommandées par les frères Peart –, des produits cosmétiques comme ceux de Nagi Cosmetics, vendus chez Jean Coutu, un graphiste comme William Dulce et sa Day Agency – aussi d’Orijin Village – ou même des légumes frais biologiques aux saveurs caribéennes comme ceux des Jardins Lakou.

Évidemment, la liste des entreprises de ce « panier noir » est franchement beaucoup plus longue que les quelques noms que j’ai écrits ici.

Et c’est sans compter le nombre important de professionnels, médecins, comptables, avocats, gestionnaires, dentistes, vétérinaires, ingénieurs, informaticiens qui pourraient et pourront aussi afficher leurs services sur le site d’UP.

Et que ceux qui veulent travailler avec la communauté noire pourront embaucher s’ils choisissent d’agir ainsi.

Parce que ça fait partie de la solution aux problèmes de racisme qui empêchent nos concitoyens de réaliser pleinement leur potentiel au sein de notre société à nous tous.

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En lisant un communiqué de Statistique Canada sur certaines données concernant la population noire au Canada, au-delà des chiffres décevants sur son taux de chômage plus élevé, notamment, j’ai été frappée par deux observations. Un niveau de résilience plus élevé que le reste de la population observé par les chercheurs et aussi des aspirations plus élevées : 94 % des jeunes Noirs interrogés par Statistique Canada espéraient obtenir un diplôme universitaire, contre 82 % des autres jeunes.

C’est pour aider ces jeunes qu’existent à Montréal des organismes comme DESTA, dont le but est directement de permettre aux jeunes de la communauté noire, qui en ont besoin, de trouver les appuis et outils nécessaires pour accéder au marché du travail. Dexter Peart fait partie de ceux qui aident cet organisme. Pour pousser les leaders d’affaires de demain.

Parce qu’aider, m’ont expliqué les frères Peart, c’est beaucoup de choses différentes.

C’est aider les entrepreneurs de demain, ceux qui démarrent maintenant, ceux qui sont déjà en affaires.

C’est ne pas remettre en question les expériences de racisme, mais plutôt les écouter, les entendre, ouvrir ses yeux pour voir tout le talent qui est là, sous nos yeux, c’est être curieux, se sentir responsable de la quête d’une solution, c’est faire toutes sortes de nouveaux choix. Pour créer petit à petit un monde où on sera tous mieux.