La concurrence est féroce entre les centrales syndicales pour le recrutement de membres. Et pour reprendre un terme économique, le prix est devenu un facteur déterminant, surtout en cette ère technologique.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

L’actuelle campagne de maraudage entre les centrales de l’industrie de la construction en est un bel exemple, qu’on a plutôt l’habitude de voir dans le monde « capitaliste ». La cotisation versée aux syndicats est au cœur de la campagne visant les 192 000 travailleurs de l’industrie.

Dernièrement, la CSN-Construction a simplifié et réduit ses cotisations, et elle en fait l’élément principal de sa campagne de recrutement. Délaissez votre centrale et venez chez nous, ça vous coûtera nettement moins cher, comprend-on de l’offensive.

Sur son site internet, la CSN-Construction a ainsi installé une calculette fort simple qui permet aux charpentiers, plombiers et autres travailleurs de calculer laquelle des cinq centrales lui coûtera le moins cher pour travailler. Les écarts sont impressionnants, parfois du simple au triple.

Avant que je me lance, vous devez savoir qu’il est obligatoire pour les travailleurs de l’industrie au Québec d’être attachés à une centrale syndicale. La campagne de maraudage des syndicats pour recruter des travailleurs se tient tous les quatre ans et la campagne actuelle est en cours jusqu’au 31 mai.

Les 192 000 travailleurs devront choisir leur allégeance entre le 1er et le 20 juin pour les quatre prochaines années. Le résultat du vote sera connu quelques jours plus tard, après le dépouillement des votes par la Commission de la construction du Québec (CCQ).

Voyons les différences. Pour être membre de la CSN-Construction, il en coûte 540 $ par année au travailleur moyen (20 % de moins pour un apprenti). Le plus proche concurrent est le Syndicat québécois de la construction (SQC), où il en coûte 572 $. Les coûts sont les mêmes, peu importe le métier.

Ailleurs, les taux de cotisation sont complexes et varient selon le temps passé sur les chantiers par les travailleurs. Ainsi, un charpentier du secteur commercial devra débourser 997 $ par année pour être membre de la CSD-Construction et presque autant pour agir sous le drapeau de la FTQ-Construction (961 $).

Un électricien ? Toujours 540 $ à la CSN-Construction, mais 1454 $ à l’International, soit trois fois plus. Ainsi, sur quatre ans, la CSN estime qu’un électricien qui passera en son sein économisera 3656 $ ! Ouch !

Un des exemples les plus frappants touche les plombiers, dont les cotisations annuelles – 540 $ à la CSN-Construction – grimpent à 1737 $ à la FTQ-Construction. L’écart sur quatre ans est de 4788 $ !

Ces exemples valent pour les travailleurs du secteur commercial et institutionnel, que j’ai choisi pour les comparaisons parce que c’est le plus important de l’industrie, avec 55 % des heures travaillées.

La calculette de la CSN-Construction couvre cependant les quatre secteurs (résidentiel, génie civil, industriel, commercial). Les quelque 25 métiers de l’industrie et la moitié de la trentaine d’occupations ont été répertoriés, à partir des données de cotisations du site de la CCQ.

Ce travail de moine a été orchestré par la secrétaire-trésorière de la CSN-Construction, Emmanuelle-Cynthia Foisy, à qui il a fallu quelques mois de travail. Elle dit avoir reçu une seule contestation de ses chiffres de la part des concurrents, qu’elle a rapidement corrigée.

La CSN-Construction a tiré des leçons de la dernière campagne de maraudage, en 2016, explique Mme Foisy. La SQC avait dégonflé ses cotisations, ce qui lui avait permis de faire grimper sa représentativité de 5 points de pourcentage, à 16,1 %. À l’inverse, la représentativité de la CSN-Construction avait reculé de près de 2 points, à 6 %.

Aujourd’hui, fait intéressant, le niveau des cotisations va de pair avec le taux de représentativité : plus une centrale est puissante en nombre de membres, plus ses cotisations sont élevées. Par exemple, la FTQ-Construction a les cotisations annuelles moyennes les plus élevées pour les six métiers que j’ai choisis (1126 $) et elle est aussi la plus imposante (43,9 % des travailleurs).

Pour les syndicats, l’enjeu tient notamment à leur représentativité au sein des tables de négociation avec les parties patronales, notamment lors du prochain renouvellement des conventions collectives, en 2021. Mais c’est aussi une question de gros sous.

Avec sa stratégie, la CSN-Construction espère faire passer de 12 000 à quelque 20 000 les travailleurs qu’elle représente, dit Emmanuelle-Cynthia Foisy. Ce faisant, ses revenus de cotisations pourraient augmenter de plus de 1 million de dollars par année !

Le travail de la CSN-Construction, jumelé à la convivialité de l’internet, permet aujourd’hui de choisir sa centrale comme on achète un produit de consommation courant, en quelque sorte. N’est-ce pas fascinant, ce que la concurrence et la technologie peuvent faire ?

Oh, l’International n’a pas voulu commenter la situation et la FTQ-Construction n’a pas répondu à nos appels pour offrir des commentaires.