Je sais que le salaire minimum est passé à 13,10 $ le 1er mai. Mais bien des étudiants qui travailleront à temps plein dans les services essentiels, pendant l’été, recevront l’équivalent de 20 cents l’heure.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

Travailleriez-vous à cet « alléchant » taux horaire ? Pensez-y, c’est comme du bénévolat pour votre employeur.

Beaucoup de jeunes préfèrent laisser tomber. Ce n’est pas une question de paresse.

Simplement, le gouvernement leur envoie le signal financier de rester chez eux en leur versant 1250 $ par mois, de mai à août, avec la Prestation canadienne d’urgence pour étudiants (PCUE).

« Du jour au lendemain, tous mes employés à temps partiel ne veulent qu’un maximum de 15 heures semaine », me racontait un restaurateur de la Rive-Sud qui passe à travers la crise grâce à son service à l’auto.

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Travailler à temps plein ou à temps partiel ? La Prestation canadienne d’urgence pose un dilemme pour les étudiants.

Il faut comprendre que les étudiants peuvent recevoir la PCUE tant qu’ils gagnent moins de 1000 $ par mois, soit environ 18 heures de travail par semaine au salaire minimum. Mais dès qu’ils touchent un cent de plus, ils perdent la PCUE d’un coup sec.

Dissuasif, vous dites ?

Pour encourager les jeunes à travailler davantage, alors que plusieurs secteurs névralgiques manquent de bras, le Bloc québécois a proposé de faire fondre la PCUE graduellement. La prestation pourrait diminuer de 50 cents pour chaque dollar gagné au-delà de 1000 $.

Lors des débats entourant l’adoption de la PCUE, la semaine dernière à la Chambre des communes, le gouvernement libéral s’est engagé à explorer ce mécanisme qui existe déjà pour plusieurs mesures fiscales bien établies.

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Sur le plan de l’incitation au travail, cette proposition a incontestablement du bon, comme le démontre une comparaison réalisée par la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke.

Prenons un étudiant de 19 ans qui vit chez ses parents et travaille au service à l’auto d’un restaurant durant huit semaines, à raison de 35 heures par semaine au salaire minimum.

À la fin de l’été, il aura dans ses poches 5278 $ en considérant l’impôt et les prestations auxquelles il a droit. Cela inclut le Programme incitatif pour la rétention des travailleurs essentiels (PIRTE), qui donne un « extra » de 100 $ par semaine aux bas salariés.

Malgré cette aide de Québec, l’étudiant gagnera à peine 28 $ de plus que s’il avait travaillé deux fois moins, de manière à limiter ses revenus à 1000 $ et à empocher la PCUE. Ce salaire additionnel de 28 $ équivaut à environ 20 cents l’heure.

Si on réduisait la PCUE plus tranquillement, le même étudiant gagnerait 6945 $ en travaillant à temps plein tout l’été. Il aurait alors 1695 $ de plus que s’il restait à temps partiel.

Pour l’étudiant, ça vaudrait la peine. Mais pour le gouvernement, ce serait plus complexe et plus coûteux… à moins que la réduction de la PCUE soit plus rapide.

Par exemple, la prestation pourrait diminuer de 50 cents dès le premier dollar de revenu gagné. On pourrait aussi la réduire de 75 cents pour chaque dollar gagné au-delà de 1000 $ par mois.

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Tant qu’à y être, devrait-on appliquer la même formule à la Prestation canadienne d’urgence (PCU), qui a les mêmes effets pervers ? Après 1000 $ de revenus mensuels, les travailleurs perdent la PCU, qui représente 2000 $ pour quatre semaines.

Ici encore, ça décourage les gens de travailler, surtout ceux à faibles revenus.

Si on faisait fondre la PCU plus graduellement, les travailleurs seraient plus enclins à travailler. Or, cela créerait une iniquité envers les gens qui n’ont pas eu la « chance » de perdre leur emploi au salaire minimum.

« Tant pour une personne seule, un couple avec ou sans enfants ou une famille monoparentale, il apparaît plus avantageux de cesser son emploi à temps plein au salaire minimum et de recevoir la PCU pendant 16 semaines que de demeurer au travail », explique Luc Godbout, professeur de fiscalité à l’Université de Sherbrooke, dans une publication de l’Institut C.D. Howe.

Bonifier la PCU pour encourager les gens à retourner au boulot ne ferait donc qu’amplifier l’injustice envers ceux qui ont continué à travailler tout au long de la pandémie.

De plus, une bonification de la PCU coûterait cher et profiterait à l’ensemble des travailleurs, y compris les plus hauts salariés qui n’ont pas besoin d’un tel coup de pouce pour retourner travailler. À 50 $ l’heure, ça vaut la peine. Point.

Remarquez, on pourrait demander aux plus hauts salariés de rembourser une partie de la PCU qu’ils ont reçue lors de leur prochaine déclaration de revenus, estime André Lareau, professeur associé en fiscalité à la faculté de droit de l’Université Laval.

« Ce mécanisme pourrait s’inspirer de celui déjà applicable aux bénéficiaires de l’assurance-emploi et aux prestataires de la Sécurité de la vieillesse », avance-t-il.

Mais d’un point de vue politique, le remboursement de la PCU risque d’être difficile à faire passer.

On comprend qu’Ottawa ait simplifié les critères de la PCU au maximum pour que l’argent arrive le plus vite possible dans les poches des Canadiens. Mais rien n’empêche les gens qui réaliseront après coup que l’urgence n’a été que temporaire et que leur situation n’est pas en péril de rembourser la PCU obtenue en faisant un don de bienfaisance.