Imaginez qu’il n’y ait aucune mesure. Aucune prestation d’urgence, aucune prestation aux étudiants, aucun programme d’assurance-emploi. Rien.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Pas un gouvernement ne permettrait un tel vide, me direz-vous, mais imaginez qu’il n’y ait rien, aux fins de la compréhension. Comment réagiraient les individus ?

Assurément, ils chercheraient avidement des revenus pour survivre à la crise. Une fois les épargnes à sec – pour ceux qui en ont –, les particuliers seraient prêts à travailler de jour comme de nuit pour empocher un salaire, au noir ou pas, afin de payer leur nourriture, leur logement et tout le reste. Ils seraient affamés.

Cueillir des fraises ? Présent. Éplucher des patates ? Présent. Accepter moins que le salaire minimum ? Présent. Travailler dans un CHSLD ? Présent.

Du jour au lendemain, le manque de main-d’œuvre peu qualifiée ou moyennement qualifiée causé par la COVID-19 disparaîtrait. Et le recours à l’armée ne serait plus nécessaire pour juguler la crise dans les CHSLD.

Personne ne veut vivre dans ce genre de société, où la loi de la jungle prévaudrait. La pauvreté qui en découlerait entraînerait des tensions sociales, de l’injustice et de la criminalité. 

Les exigences de confinement des gouvernements seraient vivement contestées par les citoyens affamés (comme on l’a vu à certains endroits dans le monde, d’ailleurs).

Mais cet exemple d’un pays sans mesures illustre à quel point les interventions des gouvernements ont des effets sur la motivation des individus à travailler et, par conséquent, sur l’économie(1). Cela explique pourquoi un grand nombre d’économistes se méfient, en temps normal, d’un gouvernement trop interventionniste.

Ces derniers jours, Justin Trudeau a voulu bien faire en proposant un programme de prestations mensuelles de 1250 $ pour les étudiants dont l’emploi d’été est menacé. Enveloppe globale : plus de 9 milliards.

Cette mesure, fort louable en principe, est toutefois un « désincitatif » à travailler, un « désincitatif » à relancer l’économie. Plusieurs entrepreneurs, découragés par le Grand Confinement, la craignent.

Le propriétaire de la chaîne La Vie en Rose, François Roberge, juge qu’elle rendra plus difficile le retour des employés à temps partiel.

Même constat de Benoit Doyon, des boutiques de jouets Imaginaire, ou Marc-André Lebeau, de Bicycles Quilicot, que ce soit pour la prestation aux étudiants ou, plus largement, pour la Prestation canadienne d’urgence (PCU), déjà en place.

Des employés leur répondent : « J’aime mieux rester chez nous, c’est plus payant », disent-ils. Et c’est bien compréhensible.

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Pour que le programme soit moins « désincitatif » au travail, le gouvernement Trudeau aurait eu intérêt à réduire partiellement la prestation au-delà de 1000 $, par exemple, comme le propose le chef du Bloc québécois. « Passé 1000 $, ce serait un dollar sur deux qui serait soustrait », suggérait Yves-François Blanchet.

La plupart des économistes ont salué la réaction rapide de nos gouvernements et leurs divers programmes, implantés dans la foulée de la fermeture de grands pans de l’économie. Et je suis tout à fait d’accord : il fallait des mesures importantes et simples, dans le contexte d’un arrêt temporaire, afin que l’économie traverse cette période sans dommages permanents.

On commence toutefois à en voir les effets pervers. C’est sans compter que des programmes envoient des signaux divergents dans le marché. 

C’est ainsi que l’offre de 100 $ par semaine du gouvernement du Québec pour inciter des particuliers à se rendre dans les champs perd de son impact avec les 1250 $ mensuels de la prestation pour les étudiants, entre autres.

Autre aspect : les programmes impliquent que des fonctionnaires les gèrent, payés avec nos impôts. Ils débouchent aussi sur de nouvelles règles et de nouveaux contrôles gouvernementaux pour ceux qui abusent, avec d’éventuels inspecteurs, d’éventuelles enquêtes et, à la limite, d’éventuelles poursuites devant les tribunaux, encore une fois une fois payés avec nos impôts.

La crise excusera ces travers de l’interventionnisme d’État. On aurait toutefois tort de croire que ces effets n’existent pas en temps normal. Par charité chrétienne ou par calcul politique, certains politiciens sont prompts à accorder des faveurs à certains électeurs, en apparence louables, mais génératrices d’effets néfastes.

Avec les années, le gouvernement a revu ses programmes d’aide sociale pour mieux tenir compte de leurs effets pervers, justement, en séparant l’aide aux enfants et en implantant des mesures pour diminuer l’imposition abusive lors d’un retour au travail (prime au travail). L’aide a aussi été haussée pour les inaptes au travail, pas pour les autres.

Le gouvernement devrait faire de même avec l’aide aux entreprises, qui provoque tout autant d’effets nuisibles. Le Québec, faut-il le rappeler, est le champion des subventions aux entreprises.

Bref, quand le gouvernement veut se mêler d’économie, il doit avoir de bonnes raisons et le faire avec parcimonie et équilibre. Personne ne remet en question l’intervention rapide de nos gouvernements dans cette crise, mais le plan d’urgence doit avoir une fin, sinon, il nuira davantage que l’inverse.

(1)À une autre époque moins florissante du Québec, Félix Leclerc l’a d’ailleurs chanté : « L’infaillible façon de tuer un homme, c’est de le payer pour être chômeur. »