Le pharmacien ne voyait pas les patients. Il ne leur donnait pas de conseils. Il n’avait « aucune information médicale » à leur sujet dans la « très grande majorité » des cas. Et pourtant, il a traité les ordonnances de ces 5000 patients, ce qui lui a valu d’écoper d’une radiation d’un an. Pourquoi son cas inquiète-t-il tant l’Ordre des pharmaciens ? Parce qu’il suivait à la lettre un programme controversé de distribution de médicaments géré par la multinationale McKesson.

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

Le pharmacien montréalais Michael Assaraf vient d’écoper d’une radiation d’un an pour avoir traité des ordonnances de médicaments de plus de 5000 patients qu’il n’avait pour la plupart jamais vus. Il n’avait pas discuté non plus avec eux. Il n’avait même « aucune information » médicale sur la « très grande majorité » de ces patients.

Michael Assaraf a essentiellement agi comme un « distributeur de médicaments qui n’exerce aucun jugement professionnel », a tranché le Conseil de discipline de l’Ordre des pharmaciens du Québec dans sa décision rendue le 13 février dernier.

PHOTO TIRÉE DE LINKEDIN

Michael Assaraf

Le cas de Michael Assaraf est particulier : il vient d’écoper une radiation de son ordre professionnel pour des fautes déontologiques commises parce qu’il a accepté de « suivre les procédures » et de participer à un programme controversé de distribution de médicaments géré par McKesson Canada. Le grossiste de médicaments est la filiale canadienne de la multinationale McKesson, qui vaut 22 milliards US à la Bourse de New York. 

En suivant le programme controversé de McKesson, Michael Assaraf s’est retrouvé à être accusé par son ordre professionnel d’avoir enfreint son code de déontologie pour huit motifs différents. Il a plaidé coupable aux huit chefs disciplinaires et a été condamné à un an de radiation et à 84 000 $ d’amendes.

M. Assaraf exploitait ce qu’on appelle dans le jargon une pharmacie « spécialisée ». Il ne voyait pas les patients, n’avait pas d’information médicale à leur sujet dans la « très grande majorité des cas ». Il voyait plutôt à ce que le médicament Lucentis, distribué par McKesson, soit offert en quantité nécessaire dans 35 cliniques médicales d’ophtalmologie à travers le Québec qui participaient au programme de McKesson.

PHOTO TIRÉE DU SITE PHARMAXLIFESCIENCES.COM

Le médicament injectable Lucentis

Le Lucentis est un médicament injecté dans l’œil du patient par un médecin spécialiste pour ralentir la perte de vision due à la vieillesse. Les ophtalmologistes injectaient le médicament dans l’œil du patient, envoyaient ensuite l’ordonnance par télécopieur ou par courriel à la pharmacie de M. Assaraf, qui traitait l’ordonnance et facturait des honoraires professionnels au patient ou à la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ).

Déontologie

Pourquoi cette façon de faire pose-t-elle problème pour un pharmacien ? Parce que selon le code de déontologie des pharmaciens, le patient a le droit de choisir son pharmacien, et le pharmacien ne doit pas donner des services impersonnels ni obtenir de la clientèle par l’intermédiaire d’un tiers. Dans sa décision rendue le 13 février dernier, le Conseil de discipline tranche que ce programme géré par McKesson contrevient à ces trois obligations déontologiques du pharmacien dans le cas de M. Assaraf.

Selon le Conseil de discipline de l’Ordre des pharmaciens du Québec, le « modus operandi » du programme de distribution du Lucentis entre McKesson et Michael Assaraf « va à l’encontre [des] obligations déontologiques » des pharmaciens.

« La sécurité des patients a été compromise, écrit le Conseil de discipline. […] [Le pharmacien] n’a pas conseillé ni parlé aux patients avant que le médicament soit administré. Or, la preuve démontre que les deux médicaments en cause [le Lucentis et un autre médicament pour l’œil distribué par McKesson, l’Eylea] peuvent provoquer des effets secondaires importants. »

Selon le Conseil de discipline, un pharmacien qui agit ainsi « a, à toute fin pratique, abdiqué son rôle de pharmacien auprès de cette clientèle vulnérable et s’est transformé en manutentionnaire d’un inventaire de produits pharmaceutiques ailleurs que dans sa pharmacie ».

« Un tel comportement est de nature à ébranler sérieusement la confiance du public et à jeter un discrédit sur la profession », ajoute le Conseil de discipline, qui estime qu’il faut « décourager un traitement aussi impersonnel d’un patient par un pharmacien ».

Le programme de McKesson était lucratif pour la pharmacie de M. Assaraf, qui générait des profits de « plusieurs millions de dollars » par année – à titre d’exemple, des profits de 4,5 millions en 2018, dernière année de son entente avec McKesson, indique la décision.

En appel

M. Assaraf a porté en appel la décision du Conseil de discipline de l’Ordre des pharmaciens du Québec devant le Tribunal des professions. La décision de le radier pendant un an n’est pas exécutoire durant le processus d’appel, qui dure généralement un an et demi. Il a arrêté le programme de distribution du Lucentis avec McKesson le 17 janvier dernier, reste propriétaire de sa pharmacie et conserve son droit de pratique durant l’appel, a-t-il indiqué à La Presse par l’entremise d’une déclaration transmise par ses avocates.

En appel, Michael Assaraf demande de remplacer sa sanction (radiation d’un an) par une amende de 80 000 $. Ou si le Tribunal des professions juge qu’une amende n’est pas suffisante, de suspendre son permis de pratique pendant huit mois. S’il est radié pendant un an, Michael Assaraf devra vendre sa pharmacie, car seul un pharmacien en exercice peut être propriétaire d’une pharmacie au Québec. Si son permis est seulement suspendu comme il le demande, il pourrait alors garder sa pharmacie (il ne pourrait toutefois pas y travailler comme pharmacien pendant sa suspension).

En appel, Michael Assaraf fait valoir que la sanction d’une radiation d’un an décidée par le Conseil de discipline est « déraisonnable, inéquitable et punitive ». Il allègue que le Conseil de discipline a fait une « lecture erronée » de son contrat avec McKesson.

McKesson estime n’avoir rien à se reprocher dans le dossier de Michael Assaraf. « Il s’agit d’un dossier de nature disciplinaire entre un pharmacien indépendant et l’Ordre des pharmaciens du Québec (OPQ). Nous restons confiants en notre capacité à soutenir nos partenaires et leurs patients et à améliorer la qualité des soins de santé », a indiqué par courriel Darius Kuras, directeur des communications de McKesson Canada.

En janvier dernier, McKesson a versé 21,5 millions de dollars à la RAMQ, sans admettre sa responsabilité, à la suite d’une enquête de la RAMQ sur « les possibles avantages ayant pu avoir été reçus par des pharmaciens opérant sous [les enseignes de McKesson] en lien avec l’achat et la vente de médicaments ». Au Québec, McKesson est propriétaire des enseignes de pharmacies Uniprix et Proxim.

« C’est un problème », dit l’Ordre des pharmaciens

Personne ne sait vraiment combien de programmes McKesson et les autres grossistes de médicaments au Québec gèrent avec la collaboration de ces pharmacies spécialisées. McKesson n’a pas voulu préciser si elle gérait d’autres programmes du genre.

Si le syndic de l’Ordre des pharmaciens a pu déposer une plainte contre Michael Assaraf, c’est parce qu’une demi-douzaine de patients de l’extérieur de Montréal, étonnés de recevoir une facture de sa pharmacie située à Montréal, ont déposé une plainte à l’Ordre des pharmaciens du Québec.

L’Ordre se dit préoccupé par le « phénomène émergent » des programmes de distribution du type de celui de McKesson et de la pharmacie de Michael Assaraf, où le pharmacien ne connaît pas sa clientèle et, surtout, où le patient ne peut pas choisir son pharmacien. L’ordre professionnel s’oppose à cette façon de pratiquer la pharmacie, qui « est là pour des pratiques commerciales ».

PHOTO TIRÉE DU SITE PHAMRACYU.CA

Manon Lambert, DG de l’Ordre des pharmaciens du Québec

« Le tiers – que ce soit McKesson ou n’importe qui d’autre – n’a pas le droit de choisir [le pharmacien] à la place du patient. C’est un problème. Des pharmaciens [qui] ont obtenu de la clientèle par l’intermédiaire de tiers, ça, ce n’est pas correct. La compagnie ne peut pas faire ça, le pharmacien ne peut pas embarquer dans un jeu comme celui-là », a dit Manon Lambert, directrice générale de l’Ordre des pharmaciens du Québec, en entrevue avec La Presse.

L’Ordre veut que McKesson rende des comptes, et invite la RAMQ à enquêter sur le programme de McKesson.

Ils étaient deux pour danser dans ce contexte. […] Il faut que les deux côtés soient sanctionnés lors de pratiques commerciales qui ne correspondent pas soit à la déontologie des pharmacies, soit aux lois de l’autre côté.

Manon Lambert, DG de l’Ordre des pharmaciens du Québec

« Sinon, poursuit-elle, c’est trop facile : l’Ordre fait son travail et sanctionne le pharmacien, mais l’autre partie qui a influencé le pharmacien à contrevenir à sa déontologie n’a rien. »

L’Ordre fait valoir que la Loi sur l’assurance médicaments du Québec interdit à un grossiste de médicaments comme McKesson « d’inciter ou d’obliger, directement ou indirectement, un pharmacien propriétaire à vendre de manière préférentielle une marque spécifique de médicament ». 

La loi prévoit alors une amende de 10 000 $ à 1 million de dollars par infraction. « J’espère que la RAMQ lit les décisions disciplinaires, sinon c’est clair que, dans la mesure où la peine n’est pas contestée [par M. Assaraf], nous nous ferons un devoir d’informer la RAMQ », dit Manon Lambert, de l’Ordre des pharmaciens.

McKesson estime avoir respecté la loi dans le cadre de son programme de distribution du Lucentis. « Dans ses interactions avec ses diverses parties prenantes, McKesson Canada opère dans le respect des lois applicables », a indiqué par courriel Darius Kuras, directeur des communications de McKesson Canada.

Citant la politique de confidentialité de ses enquêtes, la RAMQ n’a pas voulu indiquer si le grossiste de médicaments McKesson faisait l’objet d’une enquête dans le cadre de son programme de distribution du médicament Lucentis.

La décision disciplinaire contre Michael Assaraf permet toutefois de comprendre comment fonctionne le programme. 

Selon l’entente entre McKesson et la pharmacie de Michael Assaraf, McKesson fournissait les employés à la pharmacie. La pharmacie payait des frais de service de 300 000 $ par mois à McKesson. L’entente prévoyait même que McKesson pouvait y mettre fin unilatéralement si le pharmacien perdait son droit de pratique. Dans ce cas, McKesson a ainsi le droit d’acheter la pharmacie à un prix prévu par l’entente, soit 12 millions de dollars dans le cas de la pharmacie de Michael Assaraf.

Michael Assaraf est le troisième pharmacien depuis un an épinglé par son ordre professionnel pour des fautes déontologiques commises dans le cadre du programme de distribution du Lucentis. Il a écopé de la plus importante sanction disciplinaire rendue jusqu’à maintenant (un pharmacien a écopé d’amendes de 14 000 $, l’autre recevra sa peine en mai).

Frigos fournis, médicaments réutilisés

Michael Assaraf a aussi été mis à l’amende par son ordre professionnel pour avoir fourni gratuitement à des cliniques médicales d’ophtalmologie 27 réfrigérateurs au coût total de 90 000 $ (le Lucentis doit être gardé au frais), des trousses d’injection et des bacs pour les seringues usagées.

Procurer de tels avantages à des cliniques médicales est interdit par le code de déontologie des pharmaciens, tranche le Conseil de discipline de l’Ordre des pharmaciens du Québec. En vertu de leur propre code de déontologie, les médecins n’auraient pas dû accepter les dons, précise le Collège des médecins. 

Citant la politique de confidentialité de ses enquêtes, le syndic du Collège des médecins n’a pas voulu indiquer si une enquête était en cours.

Michael Assaraf a aussi écopé de deux mois de radiation pour avoir repris et réutilisé environ 315 fioles de Lucentis (d’une valeur totale de 472 000 $) qui étaient déjà sorties de sa pharmacie, ce qui est interdit par le code de déontologie. Il s’agit d’une « faute très grave », selon le Conseil de discipline. M. Assaraf était aussi au courant « de plusieurs bris de réfrigérateurs dans les cliniques ».