Un gouvernement a décidé d’envoyer une prestation universelle à (presque) tous ses citoyens pour les aider à passer à travers la crise de la COVID-19.

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

Qui a pris cette décision ? Ce n’est pas le gouvernement du premier ministre canadien, Justin Trudeau. Ni celui du président français, Emmanuel Macron. C’est plutôt l’administration du président américain, Donald Trump, qui a eu recours au concept de revenu minimum garanti (RMG) en ce temps de crise.

Étonnant ? À première vue, un peu. « Vous avez raison d’être étonné. Mais on est dans une situation de crise et il est confronté à une réalité au-dessus de lui », dit l’ex-ministre provincial et professeur François Blais, partisan du concept de RMG.

Dans son plan d’aide économique à la suite de la crise du coronavirus, le gouvernement américain enverra un chèque de 1200 $ à tous les Américains gagnant moins de 75 000 $ par an. Les Américains gagnant entre 75 000 $ et 99 000 $ recevront une somme inférieure. (Il y a eu controverse sur la forme : Donald Trump a demandé que son nom apparaisse sur les chèques, ce qui est contraire aux pratiques habituelles du fisc américain, qui est responsable de leur distribution.)

Le concept du revenu minimum garanti : que l’État fournisse à tout citoyen un revenu minimum décent. L’idée est de plus en plus discutée tant à gauche qu’à droite sur l’échiquier politique.

L’administration Trump n’a pas instauré un RMG complet. D’abord, l’aide – qu’on a surnommée les « stimulus checks » (chèques de relance) – est ponctuelle et ne sera versée qu’une seule fois. Ensuite, elle est relativement modeste. Mais elle comporte deux aspects importants du RMG : elle est universelle et n’est attachée à aucune autre condition que celle de gagner moins de 100 000 $ par an.

« Il y a une école de droite favorable à l’idée [de RMG], dit François Blais, professeur de science politique à l’Université Laval. Les gens de droite l’associent à un démantèlement partiel de l’État. On va donner un peu d’argent aux gens, mais ils vont continuer à ne pas avoir d’assurance maladie publique et on va exiger un certain démantèlement des programmes de l’État. » L’administration de George W. Bush avait envoyé des chèques similaires aux Américains lors des récessions de 2001 et de 2008.

En Espagne, le gouvernement envisage de créer un RMG, d’abord pour les gens ayant perdu leur emploi durant la crise du coronavirus, ensuite de façon universelle.

Pas de RMG au Canada

Au Canada, le gouvernement fédéral de Justin Trudeau a préféré créer des programmes spécifiques d’aide comme la Prestation canadienne d’urgence (PCU) durant la crise du coronavirus. La PCU accorde 2000 $ par mois pendant quatre mois aux Canadiens (gagnant au moins 5000 $ par an) qui ont perdu leur emploi en raison de la COVID-19. C’est beaucoup plus généreux que le chèque envoyé aux Américains par l’administration Trump. Pour quatre mois, le gouvernement estime que la PCU coûtera environ 35 milliards à Ottawa.

Si Ottawa a choisi un programme ciblé plutôt qu’une allocation universelle, c’est parce que l’objectif du gouvernement était de « remplacer les revenus des gens qui ont perdu des revenus durant la crise », a indiqué le ministre fédéral des Finances, Bill Morneau.

Selon le premier ministre Justin Trudeau, une prestation universelle « n’aurait pas été beaucoup plus simple » à administrer, et le gouvernement a fait le choix d’une aide « ciblée » et rapide. Pour l’instant, 6,8 millions de Canadiens ont demandé la PCU.

« Si j’avais été en politique, j’aurais fait comme eux, pour contrôler les coûts. Mais je regarderais pour un RMG après la crise », dit François Blais, qui a fait une étude sur le RMG en 2001 avec Jean-Yves Duclos, aujourd’hui ministre et président du Conseil du trésor du Canada dans le gouvernement Trudeau.

Une cinquantaine de sénateurs, soit près de la moitié du Sénat, demandent que le gouvernement Trudeau convertisse à terme sa Prestation canadienne d’urgence en une allocation universelle (un RMG) disponible pour tous. Une telle réforme ne serait pas simple. « Ce serait quand même la réforme de la fiscalité des particuliers la plus importante depuis 70 ans », dit M. Blais. Elle pourrait aussi coûter très cher, selon le niveau de RMG offert. En 1985, une commission royale avait calculé pouvoir financer un RMG de 730 $ par mois (en dollars de 2020) pour chaque adulte et pour chaque premier enfant d’une famille en supprimant des programmes fiscaux favorables aux contribuables plus à l’aise financièrement.

— Avec Mélanie Marquis, La Presse, et Radio-Canada