Difficile de coordonner 60 télétravailleurs forcés lorsque le poussif serveur peine à gérer 20 connexions externes. Bienvenue dans l’univers perturbé des OBNL.

Marc Tison Marc Tison
La Presse

Car la crise de la COVID-19 fait aussi souffrir les organismes communautaires.

Le Y des femmes de Montréal – prononcez « ouaïlle ! », comme dans douleur – a reçu un dur coup quand il a été forcé de cesser ses activités hôtelières, qui lui procuraient une part importante de ses revenus.

« Le Y des femmes est le plus ancien organisme pour les femmes à Montréal », informe sa présidente et directrice générale, Mélanie Thivierge, pour souligner sa pertinence et sa résilience. « Ça fait 145 ans qu’on existe. »

L’organisme a traversé la grippe espagnole, mais, en son sein, personne ne se souvient d’une crise comme celle-ci.

Le Y des femmes occupe un édifice de sept étages boulevard René-Lévesque, dont les deux derniers accueillent 66 chambres.

« On est un OBNL, mais en même temps, on [exploite] une entreprise d’économie sociale », explique sa présidente.

Les subventions ne suffisent pas à couvrir les frais de fonctionnement – loyer, électricité, personnel administratif, etc. « Ça prend des revenus autonomes. »

L’organisme arrivait au bout des réserves accumulées durant la haute saison touristique 2019, et s’apprêtait à engranger à nouveau.

Tout ça est tombé à zéro le 13 mars. On parle de revenus nets d’un demi-million par année, ce qui est énorme pour un organisme comme le nôtre.

Mélanie Thivierge, présidente et directrice générale du Y des femmes de Montréal

Une partie importante des dons à sa fondation est recueillie lors d’évènements spéciaux, qui sont eux aussi interdits jusqu’à nouvel ordre – un ordre peut-être fort lointain.

Sur les quelque 90 employés – 90 % de femmes –, une douzaine ont été temporairement mis à pied. La semaine de travail des autres a été raccourcie. « On surveille les liquidités de façon très serrée, parce que c’est surtout là que ça coince », constate Mélanie Thivierge.

Comme tant d’autres entreprises, le Y des femmes s’est distribué dans les domiciles de ses employés. Avec bien peu de moyens technologiques, toutefois. « Mon Dieu qu’on n’était pas équipés ! », s’exclame la gestionnaire.

Les restrictions inhérentes aux subventions limitent les dépenses périphériques à la mission de l’organisme. « Ce manque à gagner, c’est autant d’argent qu’on n’investit pas, par exemple, dans l’infrastructure technologique. Et je ne parle pas de fine pointe, juste de quelque chose d’acceptable en 2020. »

C’est ainsi qu’elle a découvert que le serveur avec lequel elle pensait coordonner le travail d’une soixantaine de télétravailleurs était incapable de soutenir plus qu’une vingtaine de connexions à distance.

Un casse-tête

Simultanément, la variété des activités du Y des femmes de Montréal a imposé un autre défi de réorganisation instantanée.

L’organisme accueille des groupes de femmes pour des formations à l’employabilité. « Est-ce qu’une partie de ces services peut se poursuivre à distance ? », s’est demandé Mélanie Thivierge.

Ses services jeunesse se consacrent à des ateliers de prévention en classe. « Il n’y a plus d’école. Qu’est-ce qu’on fait avec ces gens-là ? »

Il offre aussi un service d’hébergement d’urgence aux femmes en difficulté. « J’avais aussi à gérer cette équipe d’intervenantes, qui pour leur part vivent totalement le contraire : elles doivent gérer leurs inquiétudes et se présenter au bureau régulièrement pour aller voir les femmes hébergées chez nous. »

Bref, « ça a été un casse-tête incroyable ».

Nouvelle boussole

Mais peu à peu, les pièces se sont mises en place.

Le serveur récalcitrant a montré une meilleure volonté après l’injection d’argent électronique et l’intervention de leur petite firme de consultants, qui a fait des prodiges de créativité, au rabais de surcroît.

Ça m’a pris trois semaines à stabiliser le bateau. Rendue à la quatrième semaine, je me suis dit : on n’a même plus d’itinéraire. On ne voit plus où on s’en va, il va falloir une nouvelle boussole.

Mélanie Thivierge, présidente et directrice générale du Y des femmes de Montréal

Heureusement, « on a des solutions », nous rassure-t-elle. Après tout, on ne se consacre pas à l’action communautaire sans un solide sens de la débrouille.

Rendu caduc par la crise, le plan stratégique, qui couvrait les années 2018 à 2021, est replacé dans une nouvelle perspective.

« Dans notre cas, c’est le contexte social qui va changer beaucoup, décrit-elle. Est-ce que ça va faire en sorte qu’on va devoir transformer un certain nombre de services qu’on offre aux femmes ? On s’est donné trois semaines pour accoucher d’un plan pour les 18 prochains mois pour nous aider à voir clair. »

Par ailleurs, à peine le confinement est-il en place qu’il faut préparer le déconfinement.

« Nous commençons à plancher sur un plan de relance pour les activités hôtelières, afin de redémarrer le tout dès que le gouvernement le permettra, informe Mme Thivierge. Un bailleur de fonds a accepté de modifier le contenu d’une entente pour que l’on consacre des efforts au plan de relance, et qu’on puisse aussi évaluer d’autres avenues d’autofinancement. »

Car la crise a donné quelques leçons. « On souhaite générer nos propres revenus afin de réinjecter ces sommes dans la mission de l’organisme. »

Comme avec les serveurs, on n’est jamais si bien servi que par soi-même.