Séparée de l’Italie par un bras de mer de 145 km, aux prises avec une grave crise économique depuis le Printemps arabe de 2011, la Tunisie n’a ni les moyens ni l’infrastructure sanitaire pour affronter une pandémie sévère de COVID-19.

Karim Benessaieh Karim Benessaieh
La Presse

Le 16 mars, le gouvernement a lancé un appel à l’aide à tous ses citoyens, expatriés, organisations et entreprises locales et étrangères, sous la forme d’une campagne de dons.

Les Tunisiens y ont répondu avec créativité, en organisant notamment une rencontre de sport électronique sur Twitch, un téléthon, des services de garde pour les employés médicaux et en envoyant de petites sommes à partir de leur téléphone intelligent. D’autres ont fait don d’équipements, de vêtements ou de véhicules pour les hôpitaux. Des vedettes tunisiennes de la chanson, du soccer et du cinéma se sont relancées pour augmenter la mise. Et le secteur manufacturier, une des spécialités industrielles de la Tunisie, a été mis à contribution pour produire des masques.

Investissements médicaux triplés

Près d’un mois plus tard, le « Fonds 1818 », dont le nom fait référence au numéro sans frais pour envoyer des dons par téléphone, a permis de récolter plus de 190 millions de dinars en argent et en biens, soit 93 millions CAN, selon le décompte officiel.

Le montant semble anodin, alors que le plan d’urgence annoncé par le gouvernement le 21 mars dernier totalise 1,2 milliard CAN, essentiellement en reports de paiements et de versements de taxes. Mais il représente plus du double de la somme annoncée au début de la crise pour l’acquisition d’équipements médicaux, et couvre presque entièrement les sommes consacrées aux plus démunis frappés par le confinement imposé depuis le 20 mars, auquel est venu s’ajouter un couvre-feu entre 18 h et 7 h.

PHOTO FETHI BELAID, AGENCE FRANCE-PRESSE

Cet employé de l’Union tunisienne de solidarité sociale, une ONG venant en aide aux démunis, prépare des colis de nourriture pour les aînés et les ménages défavorisés qui ne peuvent se rendre aux supermarchés, confinement oblige.

Surtout, cette campagne de dons a cristallisé un sentiment de solidarité qui peut sembler surprenant, dans ce pays où la désillusion face à la politique a remplacé les espoirs de démocratie en 2011. Les initiatives citoyennes abondent sur le site officiel mis en ligne à l’adresse covid-19.tn. Des jeunes se regroupent pour livrer des provisions aux familles confinées. Des villageois se cotisent pour financer leur hôpital local. Les dons de toutes sortes – tables, plats cuisinés, bottes, matelas orthopédiques – affluent et sont compilés scrupuleusement sur le site.

Sensibiliser les jeunes

Marwen Bouaziz, par exemple, est celui qui a organisé un rendez-vous le 30 mars sur Twitch avec les 20 meilleurs joueurs tunisiens de League of Legend, un classique du sport électronique. « Ils ont rapidement dit oui, on a “streamé” de 22 h à 7 h, et on invitait les gens à faire des dons au Fonds 1818, raconte-t-il. Les gens donnaient à coup d’un dinar [50 cents], parfois cinq, on a obtenu 1000 dinars en fin de compte. »

Ce n’est pas tant la somme récoltée que la sensibilisation de jeunes de 13 à 25 ans qui fait la fierté de M. Bouaziz, qui a fondé North Events, une firme spécialisée dans l’organisation d’évènements en sport électronique.

PHOTO FOURNIE PAR NORTH EVENTS

Marwen Bouaziz, PDG de North Events, une firme spécialisée dans l’organisation d’évènements en sport électronique. Il a organisé une compétition de sport électronique sur Twitch pour contribuer à la campagne de dons mise sur pied par la Tunisie pour combattre la COVID-19.

La solidarité des Tunisiens dans un moment comme celui-là est incroyable. Des ingénieurs au chômage font le tour des hôpitaux pour réparer les équipements brisés, tout le monde fait sa part, et même les sociétés privées donnent de l’argent.

Marwen Bouaziz, PDG de North Events

La plupart des reportages font état d’un respect plutôt généralisé des consignes de confinement en Tunisie, où on comptait, en date du 16 avril, 35 décès depuis l’apparition du premier cas, le 2 mars. Encore là, ce constat étonne dans un pays où les cafés, les discothèques et les restaurants sont habituellement très fréquentés.

« On a un exemple juste devant nous, l’Italie, et ça nous fait peur, dit M. Bouaziz, qui précise ne pas avoir mis le pied hors de chez lui depuis 10 jours. Avec nos 240 lits en réanimation dans tout le pays [le gouvernement a plus tard révisé ce nombre à 500 en incluant les cliniques privées], on est un pays pauvre, ce serait terrible si on était frappés. »

Tunisie

Population : 11,8 millions d’habitants
PIB : 61,4 milliards
PIB par habitant : 5203 $
Budget prévu en 2020 : 23,04 milliards
Déficit en pourcentage du PIB : 3 %
Nombre de cas de COVID-19 : 879
Nombre de décès : 38