L’Allemagne a sorti les gros canons pour tenter de sauver son économie, la plus importante d’Europe, de ce qui s’annonce un désastre mondial. Mais l’arme principale de son arsenal est une mesure qui existe depuis les années 50 et qui l’a bien servie par le passé.

Hélène Baril Hélène Baril
La Presse

La façon allemande de sauver les emplois s’appelle Kurzarbeit, ce qui peut se traduire par chômage partiel. Elle consiste à aider les entreprises à continuer de payer leurs employés, une aide qui est par la suite remboursée par les employeurs.

Le programme, qui a sauvé des milliers d’emplois en Allemagne pendant la crise financière de 2008-2009, a été rapidement adapté pour couvrir un plus grand nombre de travailleurs. Toutes les entreprises allemandes, même les plus grandes comme Volkswagen et Lufthansa, y sont admissibles.

D’autres pays ont commencé à imiter la recette allemande, constate Frédéric Mérand, directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal et spécialiste de l’Europe.

Il semble y avoir une convergence des moyens utilisés pour combattre l’impact de la crise chez les pays industrialisés.

Frédéric Mérand, directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal

M. Mérand donne d’aileurs l’exemple du Canada. Ottawa a lancé un programme qui s’apparente au Kurzarbeit avec sa Subvention salariale canadienne d’urgence (SSUC), qui accorde aux employeurs une aide qui leur permet de continuer à payer jusqu’à 75 % des salaires des employés pendant une période de 12 semaines.

La fin du « zéro noir »

Si un tel programme est au cœur de l’ensemble des mesures prises par l’Allemagne pour sauver son économie du coronavirus, il n’est pas le seul. Le pays réputé pour sa frugalité a déployé rapidement le plus important plan d’aide de son histoire, estimé à plus de 1000 milliards de dollars américains ou près du 30 % du PIB.

Pour ce faire, le gouvernement a dû renier tous ses principes et faire fi de la discipline budgétaire qu’il aimerait bien voir tous les autres membres de l’Union européens pratiquer eux aussi. Fini le schwarze null (le zéro noir), la règle qui interdit à l’État de faire des déficits. La loi allemande a aussi été modifiée pour faire sauter le frein qui limitait l’endettement à 0,35 % du produit intérieur brut.

L’aide allemande prévoit un apport de liquidités illimité pour les entreprises qui en auront besoin, et l’État sera prêt à nationaliser en tout ou en partie celles qui seront les plus atteintes.

Les entreprises auront la part du lion de l’aide de l’État, ça semble aller de soi en Allemagne, où la population jouit d’un bon filet social.

Ça s’inscrit dans une culture où le maillage entre le gouvernement et les entreprises, et entre les employeurs et les employés, est beaucoup plus fort qu’en Amérique du Nord.

Frédéric Mérand, spécialiste de l’Europe

En France, pays voisin et allié de l’Allemagne, où la méfiance envers les entreprises est généralisée, les programmes d’aide mis sur pied par le gouvernement sont beaucoup moins généreux envers les entreprises et assortis de conditions plus strictes. Selon Frédéric Mérand, c’est typique d’un pays où le centre de gravité est plus à gauche qu’en Allemagne.

Les patrons français, et notamment le président du Medef (Mouvement des entreprises de France), Geoffroy Roux de Bézieux, n’ont pas aidé leur cause en appelant les Français à travailler davantage pour remettre l’économie en marche.

La riposte de la France à l’épidémie de COVID-19 est sans commune mesure avec celle de l’Allemagne. La réponse de l’Espagne et de l’Italie à la catastrophe a été encore plus modeste, parce que ces deux pays qui comptent encore leurs morts ont des moyens beaucoup plus limités.

Une autre crise à venir

Si l’Allemagne a sorti l’artillerie lourde pour défendre son économie, elle s’est montrée beaucoup moins généreuse avec les autres membres de l’Union européenne, qui voudraient un effort commun de dépenses et d’emprunts pour relancer leur économie une fois la crise sanitaire terminée.

L’émission d’une dette commune, les « coronabonds », pour aider les pays les moins riches de l’Union à faire face à la crise des finances publiques qui suivra inévitablement la crise sanitaire, est combattue par le gouvernement allemand, appuyé par celui des Pays-Bas.

Après des débats déchirants, les membres de l’Union se sont mis d’accord pour mutualiser les dettes contractées pour couvrir les dépenses en santé dues à la COVID-19. L’Italie et l’Espagne, les pays les plus touchés par la pandémie, devraient en bénéficier.

Cette solidarité pourrait ne pas durer longtemps. « Il faudra faire beaucoup plus, parce que ce ne seront pas seulement les systèmes de santé qui souffriront, mais toutes les économies européennes », croit Frédéric Mérand.

L’Italie et l’Espagne, dont la capacité d’emprunt est limitée parce qu’elles sont déjà lourdement endettées, devront demander de l’aide à l’Europe.

Une crise de l’ampleur de celle qui a déchiré l’Union européenne après la crise financière de 2008-2009 pourrait mettre en péril sa survie. Encore une fois.

L’Allemagne en chiffres

Population : 82,9 millions d’habitants
PIB par habitant : 55 737 $ US
Surplus budgétaire (2019) : 14 milliards US
Dette publique en pourcentage du PIB : 70,4 %
Nombre de cas de COVID-19 : 145 184
Nombre de morts : 4586