Il y a de ces personnes qu’on croise un peu par hasard et qui ont une influence marquante sur notre carrière. Claude Beauchamp a été de celles-là pour moi, comme pour toute une génération de journalistes économiques au Québec.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

Je l’ai rencontré dans le troisième sous-sol de la grande tour de Radio-Canada, où étaient installés les studios du Réseau de l’information (RDI), lors de son lancement en 1995. Fraîchement sortie de l’université, je m’affairais comme commis à trimballer des cassettes, faire des photocopies et offrir des verres d’eau aux invités dans l’espoir de me tailler une place comme journaliste.

PHOTO FOURNIE PAR LA SOCIÉTÉ RADIO-CANADA

Claude Beauchamp s’est éteint à l’âge de 80 ans.

Claude Beauchamp venait de lancer Capital Actions, une émission quotidienne entièrement consacrée à l’économie qui a ouvert la voie à une plus grande couverture de l’information financière à la télévision.

Voyant mon intérêt pour les finances, Claude Beauchamp m’avait suggéré d’écrire des articles à la pige pour Les Affaires, dont il était l’ancien propriétaire. Finalement, j’y suis entrée à temps plein, moi qui ne connaissais rien de rien à la Bourse.

J’ai appris les rudiments du métier avec sa fille, Dominique Beauchamp, bourreau de travail comme son père, qui écrit dans les pages du journal Les Affaires depuis 35 ans, toujours avec la même rigueur. « Mon père a été un modèle en tous points pour moi, tant sur le plan professionnel que personnel », m’a-t-elle confié, au lendemain de sa mort.

Claude Beauchamp s’est éteint dimanche après-midi, à 80 ans, après avoir contracté la COVID-19. Il souffrait d’une maladie chronique depuis plusieurs années. Dans l’urgence de la pandémie, le Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) l’avait transféré il y a quelques semaines au Centre d’hébergement Yvon-Brunet, où plus de la moitié des résidants ont été infectés.

Le plus cruel, c’est que la famille n’a pas pu être à son chevet.

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Pionnier de l’information économique au Québec, Claude Beauchamp lègue aux Québécois un riche héritage en matière de littératie financière. Tant à la télévision que dans la presse écrite, l’homme d’affaires a laissé sa marque dans les salles de nouvelles en mettant l’économie à l’avant-plan.

Dès l’université, Claude Beauchamp se passionne pour le journalisme économique. À la faculté de droit, on le voit rarement en classe. Mais il passe ses examens haut la main en étudiant les notes de cours de ses confrères.

Pendant ce temps, le jeune marié travaille au journal Les Affaires pour subvenir aux besoins de sa famille. « Il a eu la piqûre », se souvient sa femme, Céline Gélinas Beauchamp. La « piqûre » est si forte qu’il demande à son patron s’il a l’intention de vendre…

Mais le journal La Presse l’embauche pour diriger ses pages économiques, auxquelles il donnera un véritable envol, en créant une équipe d’une douzaine de journalistes, dans les années 60.

Il déménage ensuite à Québec, où il prendra les rênes du journal Le Soleil, à titre d’éditeur adjoint et rédacteur en chef. Là aussi, il réservera une place de choix au journalisme économique.

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Mais Claude Beauchamp est du genre tenace. Il n’a pas oublié son plan de jeunesse d’acheter le journal Les Affaires, qui est pratiquement en faillite technique.

« Il a appelé Rémi [Marcoux], qui imprimait le journal, et il lui a dit : ‟Est-ce que tu veux qu’on remonte ça ?” Quelle aventure ! », se souvient sa femme.

En 1980, Claude Beauchamp achète donc l’hebdomadaire économique avec le patron de l’imprimerie Transcontinental. Le journal est installé dans l’ancien local du défunt quotidien indépendantiste Le Jour, dans le parc industriel de Saint-Laurent.

À part le nom, une liste d’abonnés et un peu de mobilier, tout est à faire. « On a ajouté les cotes de la Bourse. On a mis de la couleur à la une », raconte le rédacteur en chef, Jean-Paul Gagné.

Claude Beauchamp s’occupe surtout de la mise en page. Mais chaque mardi, il rédige son « bloc-note » d’une traite, juste avant l’heure de tombée. « Il écrivait très vite et très bien », se souvient Jean-Paul Gagné.

Sous la nouvelle impulsion, le nombre d’abonnés bondit de 25 000 à 80 000. Le nombre d’employés passe d’une quinzaine à environ 70, lors des belles années.

Le journal profite de l’engouement des Québécois pour le Régime d’épargne-actions (REA), qui offre de généreuses économies d’impôt aux petits investisseurs qui achètent des actions d’entreprises d’ici.

Avec l’émergence de Québec inc. à la Bourse, les Québécois s’initient au monde de l’investissement. Le grand public découvre les Cascades, Jean-Coutu, Couche-Tard, CGI et autres fleurons de notre économie.

« Le REA était devenu tellement populaire que les gens se précipitaient au journal le mercredi soir pour avoir une copie avant la sortie en kiosque le jeudi », raconte Jean-Paul Gagné, aujourd’hui éditeur émérite.

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En 1990, Claude Beauchamp quitte le journal Les Affaires. Après une incursion en politique (il briguera la mairie de Montréal avant de se rallier à Pierre Bourque), il revient au journalisme avec Capital Actions, qu’il animera pendant presque 10 ans.

Fort de sa crédibilité d’homme d’affaires à succès, il aura mis en valeur l’entrepreneuriat et l’investissement tout au long de sa carrière. Direct, franc, indépendant d’esprit, il aura utilisé ses talents de vulgarisateur pour intéresser le public à des questions qui pouvaient sembler arides.

Il a été le bâtisseur de l’information économique et le père de l’éducation financière au Québec.

Merci, monsieur Beauchamp.