Taxer davantage les fumeurs n’est pas une bonne idée, puisque la cigarette leur procure un sentiment de bien-être. Et quand on demande aux fumeurs si on devrait les taxer, ils disent qu’ils n’aimeraient pas ça. Donc non. Mais les mentalités vont évoluer.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Voilà essentiellement la réponse du ministre des Finances, Eric Girard, quand on lui demande s’il faut imposer des mesures coercitives pour réduire les gaz à effet de serre (GES), comme taxer davantage les véhicules polluants.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, LA PRESSE CANADIENNE

Dans son budget présenté mardi, le ministre des Finances du Québec, Eric Girard, a annoncé que le gouvernement consacrera 1 milliard par année pour la lutte contre les changements climatiques.

Sa réponse ne portait pas sur les fumeurs, bien sûr. J’ai remplacé les mots « VUS et sécurité » par « cigarette et bien-être », en plus de synthétiser les propos du ministre, repris dans les médias. Mais ce changement de mots illustre à quel point sa réponse est absurde et déconnectée de la réalité de l’urgence climatique.

Imaginez qu’un politicien ait répondu une telle absurdité il y a 25 ans, au plus fort de la lutte contre le tabagisme, qui est la principale cause des cancers. Aujourd’hui, les fumeurs sont beaucoup moins nombreux parce que, justement, on a taxé davantage le tabac et imposé des règles sévères, en plus de faire de la publicité et d’implanter des mesures incitatives.

Trente ans après avoir constaté le dérèglement du climat, et malgré l’accélération du réchauffement climatique, la planète avance à pas de tortue. Et malgré tout, nous en sommes encore à de timides mesures incitatives et à attendre que les « mentalités évoluent » et que les contribuables aiment les nouvelles taxes, comme dirait le ministre.

Oui, bon, d’accord, il y a le marché québécois-californien du carbone et la taxe fédérale sur le carbone, qui finiront par avoir des effets plus marquants, mais la situation exige davantage. Visiblement, le ministre n’a pas cette perception.

Pourtant, un fascicule du budget déposé mardi fait une démonstration limpide de l’urgence climatique et de l’impact des transports. Pour 2030, rappelle le fascicule, le Québec s’est fixé comme objectif de réduire ses GES à 54 millions de tonnes. Or, compte tenu de la croissance économique et des transports, le Québec se dirige plutôt vers les 83 millions de tonnes, calcule le Ministère.

Ainsi, si le Québec veut atteindre la cible qu’il s’est fixée pour 2030, il doit réduire ses émissions prévues de 29 millions de tonnes… soit 35 % ! En 10 ans ! Majeur, vous dites ?

Toujours selon le fascicule, le plus grand potentiel de réduction des GES (57 % du total) vient du secteur des transports. Le problème, c’est que ce secteur n’a pas réduit ses GES depuis l’année repère 1990, il les a augmentés, de 23 %.

Cette hausse s’explique par le boom du transport de marchandises (139 %) et par la part croissante de l’utilisation des VUS (de 15 % des déplacements des ménages en 1990 à 39 % en 2017), explique le fascicule.

Dans son budget, Eric Girard consacre beaucoup d’argent à la lutte contre les changements climatiques (1 milliard par année) et il reconnaît le phénomène et ses impacts. Tant mieux.

Toutefois, on ne sait pas encore comment le gouvernement va s’y prendre, puisque les mesures concrètes seront dévoilées dans les prochaines semaines par le ministre de l’Environnement, Benoit Charette.

Vous permettez une suggestion ? Pour atteindre nos objectifs, il faut absolument que le gouvernement mesure combien de GES chaque dollar investi contribue à réduire. Et qu’il fasse un suivi serré auprès de chaque secteur, chaque entreprise, chaque projet, pour qu’au bout du compte, le Québec atteigne bien les 54 millions de tonnes prévues en 2030.

Ce qu’on sait, pour l’instant, c’est que le gouvernement consacrera 260 millions sur le milliard annuel pour financer l’achat de véhicules électriques et hybrides, donc 26 % du budget.

Ce financement est un bon moyen de créer une industrie, selon moi, mais force est de constater que l’impact sera limité. L’argent permettra l’achat de quelque 35 000 véhicules verts par année, ce qui réduira l’empreinte GES de 1,3 million de tonnes après 10 ans, soit seulement 5 % de l’objectif québécois de réduction de 29 millions de tonnes.

Cela dit, les projets de la CAQ qui risquent de réduire significativement les GES ne figurent pas dans le milliard annuel annoncé hier. Ils sont plutôt inscrits dans les investissements à long terme. Le gouvernement a ajouté six projets majeurs de transports collectifs électriques à son programme d’investissements, dont quatre dans la région de Montréal. Il faut saluer cette initiative, réclamée de toutes parts.

Au total, si ces six projets vont de l’avant, ils déboucheront sur des investissements totalisant 28 milliards, auxquels s’ajoutent d’autres projets connus, dont le prolongement du métro de Montréal, pour un total de 43,8 milliards.

Le gouvernement ne financera pas l’entièreté des 28 milliards. La facture sera partagée avec d’autres partenaires, possiblement le gouvernement fédéral, la Caisse de dépôt et placement et la Banque de l’infrastructure du Canada.

Trois des six projets sont d’ailleurs à l’étude à la Caisse de dépôt. L’institution évalue s’il serait rentable de prolonger le REM dans l’est de Montréal, à Laval et vers Saint-Jean-sur-Richelieu. Si l’achalandage attendu est trop petit, la Caisse pourrait soit passer son tour, soit exiger que Québec assume une plus grande part des investissements et des coûts d’exploitation (que l’actuel REM).

La stratégie ne garantit pas que les GES diminueront. Les citoyens devront se convertir véritablement aux transports en commun. Et le gouvernement caquiste devra cesser d’autoriser des tunnels (Lévis-Québec) et des schémas d’aménagement du territoire (MRC de Montcalm) qui accentuent l’étalement urbain et contribuent aux GES.