La plupart des risques qui pèsent actuellement sur l’économie mondiale seront encore là en 2020. D’autres s’ajoutent pour faire de notre dossier de cette année sur les prévisions économiques un exercice périlleux. Mais les quatre économistes qui se sont prêtés à cette 44e édition des Boules de cristal de La Presse s’entendent sur un point : le Québec n’a jamais été mieux en mesure de faire face à tous les dangers de cette fin de cycle.

Hélène Baril Hélène Baril
La Presse

Une année de plus

Malgré le ralentissement de l’économie mondiale, le Canada et le Québec ont connu une bonne performance cette année sur le plan économique. Et la croissance sera encore là en 2020, prévoient nos experts.

L’année s’achève avec des résultats inespérés en termes de création d’emplois et de hausses de salaires. « Ça place les consommateurs en bonne position pour alimenter la croissance en 2020 », estime Robert Hogue, économiste principal de la Banque Royale.

« Le Canada est une des économies qui ont le plus surpris dans le monde », souligne Matthieu Arseneau, chef économiste adjoint de la Banque Nationale.

Le gouvernement fédéral élu le 21 octobre prévoit de nouvelles dépenses et des baisses d’impôt pour la classe moyenne. Ça pourrait donner un petit élan à la croissance, croit Matthieu Arseneau, qui a relevé un peu sa prévision pour en tenir compte.

Encore cette année, la croissance canadienne sera tirée vers le haut par le Québec, dont la vitalité économique continue d’étonner, même chez nos experts.

Les consommateurs québécois, plus qu’ailleurs au Canada, peuvent alimenter la croissance en 2020, affirme Dominique Lapointe, économiste de la Banque Laurentienne. « L’endettement des Québécois est moins grand et le niveau d’épargne est à 6 %, plus élevé qu’en Ontario », précise-t-il.

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Les quatre économistes qui se sont prêtés à cette 44e édition des Boules de cristal de La Presse : Matthieu Arseneau, chef économiste adjoint de la Banque Nationale ; Robert Hogue, économiste principal de la Banque Royale ; François Dupuis, économiste en chef de Desjardins ; et Dominique Lapointe, économiste de la Banque Laurentienne

François Dupuis, économiste en chef de Desjardins, estime que le Québec récolte les fruits de plusieurs années d’efforts sur plusieurs fronts.

Il y a eu des investissements majeurs dans les infrastructures, des baisses d’impôt et le retour de Montréal comme locomotive de la croissance, qui profite aux régions. Surtout, le ménage fait dans les finances publiques a eu beaucoup d’effet sur le niveau de confiance des entreprises, qui est très élevé au Québec.

François Dupuis, économiste en chef de Desjardins

D’autres tendances positives se pointent, résultat de la santé retrouvée du Québec. La population totale du Québec est en augmentation de 1,2 % en 2019. « On n’a pas vu ça depuis 30 ans ! », s’exclame Robert Hogue.

Le Québec a non seulement des contribuables et des consommateurs de plus, il en perd de moins en moins au profit des autres provinces. L’hémorragie est déjà terminée. « Dans un an, le solde migratoire du Québec sera positif », prévoit Matthieu Arseneau.

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« Il y a plus de 100 000 postes vacants dans la province », souligne François Dupuis.

L’emploi, les surplus budgétaires et les prix abordables du logement ont fait le travail pour attirer et retenir les nouveaux arrivants. Une solution à la pénurie de main-d’œuvre du Québec est-elle en train de se mettre en place ?

« Il faudra plus que ça, tempère François Dupuis, qui rappelle qu’il y a plus de 100 000 postes vacants dans la province. Mais c’est une tendance lourde qui augure bien pour l’avenir. »

Le Québec est aussi mieux placé que la plupart des autres provinces canadiennes si une récession devait frapper. « Avec ses surplus budgétaires et sa réserve de stabilisation de 12 milliards, il faudra un récession très sévère pour vider la caisse », estime Dominique Lapointe.

L’emploi fait un pas en arrière surprenant

C’est tombé comme la foudre dans un ciel sans nuages. Le Canada et le Québec ont connu en novembre le pire repli de l’emploi depuis la crise de 2008. Les chiffres de Statistique Canada sont sortis le jour même où notre table ronde d’économistes était réunie pour discuter, entre autres choses, de la vigueur inespérée du marché du travail. Aucun d’eux ne sait trop quoi penser de ce pavé dans la mare. Est-ce une pause normale dans un marché hyperactif ou un point de retournement ? Comme il s’agit de données mensuelles, nos experts estiment qu’il vaut mieux attendre les prochaines avant d’en tirer des conclusions. Le Canada a créé près de 400 000 emplois en 2019, le Québec, presque 80 000. C’est énorme. Rien de comparable n’est attendu en 2020. Les scénarios de nos économistes tablent quand même sur une croissance modeste de l’emploi.

Quelle récession ?

Après 10 années de croissance ininterrompue, il serait normal que le mot « récession » fasse son apparition dans les scénarios de nos économistes. Ce n’est pas le cas des quatre personnes autour de la table.

Le contexte économique mondial reste inquiétant, selon François Dupuis. Il souligne que le niveau d’endettement mondial équivaut à trois fois la production mondiale et que 90 % des pays sont entrés dans une phase de ralentissement. Parmi eux, « il y a des champions comme la Chine, l’Inde, qui compte pour 26 % du PIB mondial, et l’Allemagne, qui a frôlé la récession cette année. Ça n’augure pas bien. »

L’équilibre actuel est fragile. Le risque d’une guerre commerciale d’envergure entre la Chine et les États-Unis pesait sur les prévisions de l’an dernier. Il est toujours là. La différence, c’est que le président américain cherche à se faire réélire en 2020, ce qui l’incitera probablement à manier l’arme des tarifs avec prudence pour épargner l’économie américaine.

Depuis 1933, tous les présidents qui ont essayé de regagner la Maison-Blanche en période de récession n’ont pas réussi.

Matthieu Arseneau, chef économiste adjoint de la Banque Nationale

Si les États-Unis évitent la récession, le Canada devrait en faire autant. Robert Hogue rappelle, de son côté, que la menace du non-renouvellement de l’accord de libre-échange nord-américain qui planait sur l’économie canadienne a disparu. « Il y a un an, on craignait que Trump tire la plogue et impose des tarifs sur tout. »

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La vice-première ministre Chrystia Freeland, le négociateur mexicain Jesús Seade et le représentant au Commerce des États-Unis Robert Lighthizer brandissent pour les photographes l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) après avoir apposé leur signature sur le nouveau pacte de libre-échange nord-américain, à Mexico, le 10 décembre.

Une croissance, même modeste, qui se poursuit des deux côtés de la frontière pendant plus de 10 ans, c’est quand même du jamais-vu. Comme on n’avait jamais vu des banques centrales baisser leur taux de façon « préventive », ce que la Réserve fédérale a fait aux États-Unis au premier signe inquiétant.

C’est peut-être la nouvelle norme, avance François Dupuis. « On est en train de réécrire l’histoire. »

L’avenir sera probablement fait d’une alternance de croissance faible et de décroissance limitée, avancent nos experts. Comme au Japon ?

En tout cas, Dominique Lapointe essaie de ne plus utiliser le mot « récession » dans ses communications, « parce que les gens vont toujours penser à 2008 ou à 2001 ». Ces épisodes de crise économique sont peut-être chose du passé. « On pourrait vivre longtemps sans récession au sens traditionnel, tout comme on pourrait vivre une récession peu profonde mais plus longue », croit-il.

Des marchés à la merci d’un tweet

À force d’additionner les records, les marchés boursiers se sont-ils déconnectés de la réalité ? Dominique Lapointe n’est pas prêt à dire ça. « À part peut-être le S&P 500, le marché boursier n’est pas surévalué, soutient-il. Les entreprises exposées à l’international ont sous-performé l’indice. Même chose pour les marchés émergents et les marchés européens. On est haut, mais pas à des niveaux record. »

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Le logo du réseau social Twitter est vu sur le plancher de la Bourse de New York (NYSE).

« Il n’y a pas eu tant d’exubérance que ça, opine Matthieu Arseneau. Il y a encore un potentiel de valorisation à la hausse du marché, ce qui nous fait recommander d’être surpondéré en actions. »

Une croissance modeste des marchés devrait accompagner la croissance modeste de l’économie. La volatilité est là pour rester toutefois, les marchés ayant prouvé maintes fois qu’ils sont à la merci d’un tweet…

Ce qui pourrait tout bousculer

Matthieu Arseneau

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Matthieu Arseneau, chef économiste adjoint de la Banque Nationale

Le retour de l’inflation. On oublie que c’est une possibilité. Il y a des marchés du travail serrés en Amérique du Nord, il y a la démondialisation, les coûts écologiques, c’est un mix qui pourrait ultimement causer une surprise. Un exemple parmi d’autres : l’obligation d’utiliser du carburant réglementé qui fera encore augmenter les coûts de transport.

Robert Hogue

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Robert Hogue, économiste principal de la Banque Royale

La politique américaine. Pas la politique économique, la politique point. C’est une année d’élection. Il faudra voir la nomination démocrate et ce que diront les sondages. Si les marchés financiers réagissent et qu’on nous bombarde de ça dans les médias, ça va avoir potentiellement des conséquences sur la confiance et la croissance.

François Dupuis

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François Dupuis, économiste en chef de Desjardins

J’ai déjà un scénario plus pessimiste. Alors ce qui pourrait changer, ce serait la fin de la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis et l’apaisement des tensions commerciales. Ça pourrait donner une nouvelle impulsion à l’économie.

Dominique Lapointe

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Dominique Lapointe, économiste de la Banque Laurentienne

Une débandade financière de la Chine, un peu comme en 2015, début 2016, quand ils ont dévalué leur devise. Ça a eu un effet de sortie des capitaux immense qui a déséquilibré le système financier mondial. Si quelque chose du genre se produit, ça pourrait créer des tensions qu’on ne peut même pas prédire.