J’aurais aimé pouvoir me transformer en insecte – le seul pouvoir que j’envie à l’abjecte reporter Rita Skeeter dans Harry Potter – pour voler à la réunion où il a été décidé que deux vice-présidents de Desjardins seraient forcés de partir, vu l’immensité de la crise de la fuite de données.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

J’aurais aimé savoir si Guy Cormier, l’actuel président du conseil d’administration et de la direction de Desjardins, a à un moment songé à démissionner. S’il l’a offert au conseil. S’il a envisagé l’idée.

Peut-être qu’il l’a fait.

Probablement pas.

Comme chef de la direction et comme président du conseil d’administration du Mouvement Desjardins, il porte le chapeau des deux dirigeants les plus haut placés à la tête de l’organisme coopératif. 

Il aurait ainsi dû se donner sa démission à lui-même. 

N’est-ce pas totalement bizarre ?

PHOTO PAUL CHIASSON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Guy Cormier, chef de la direction et président du conseil d'administration du Mouvement Desjardins

« Ce n’est pas quelque chose qu’on voit très souvent à l’extérieur du Québec dans le mouvement coopératif », m’a confié hier Marc-André Pigeon, directeur du Centre canadien pour les études sur les coopératives et professeur adjoint à la Johnson Shoyama Graduate School of Public Policy de l’Université de Saskatchewan.

« C’est particulier. »

Est-ce nécessairement une mauvaise idée ?

Non, croit M. Pigeon.

Historiquement, ce double rôle est lié, explique-t-il, à la nécessité de gérer un mouvement extrêmement diversifié comprenant de multiples divisions et différents types de services financiers, allant jusqu’aux assurances. C’est l’immensité de l’hydre qui a fait qu’on a tenu à avoir une seule et même personne, rare à avoir une seule vue d’ensemble.

Mais est-ce encore une bonne idée aujourd’hui, maintenant ? Là est la question.

Pour en discuter, j’ai joint Daniel Paillé, l’ancien politicien, mais surtout l’homme de finance et l’administrateur de sociétés qui s’est présenté à la présidence du Mouvement Desjardins en 2016 et qui a été défait. À l’époque, il avait fait campagne sur la nécessité de diviser les deux rôles. « On ne peut pas se poser des questions et y répondre soi-même », m’a-t-il expliqué. La Caisse de dépôt a séparé les rôles il y a près de 30 ans, Hydro-Québec l’a fait, les banques aussi. « C’est comme ça qu’on contrebalance le pouvoir. »

Et actuellement, Desjardins vit une crise de sécurité sans précédent. Ce n’est pas la seule entité à faire face aux défis gravissimes que la protection des données pose à notre époque. 

Mais c’est le temps pour tous les membres du Mouvement Desjardins de réaliser que l’omnipotence du président n’est plus saine d’un point de vue de gouvernance.

Il est vraiment temps de changer les choses.

M. Pigeon insiste : avant de condamner l’union des deux postes, il faut analyser la situation. Pourquoi a-t-on fait ainsi ? Est-ce que ça aide ? Est-ce qu’un mouvement coopératif est tellement démocratique qu’il est nécessaire de contrebalancer cela avec l’efficacité immédiate de postes exécutifs forts ?

Dans le passé, les Monique Leroux, Claude Béland et compagnie ont tenu les rênes aux deux endroits, et cela n’a pas causé des remous comme en cause la situation actuelle. 

« Il faut regarder les sources d’inquiétude, mais aussi les avantages », note Marc-André Pigeon.

***

La situation actuelle, selon moi, est beaucoup plus source d’inquiétude que d’avantages.

Il y a une crise majeure au sein de l’organisme. Une fuite de données colossale dont on ne cesse de découvrir de nouvelles ramifications. La semaine dernière, deux personnes – dont le numéro deux de Desjardins et le grand patron de l’informatique – ont été larguées, comme si le mouvement avait à tout prix besoin de coupables, tant que ce n’est pas le grand boss.

Mardi, on a appris que les détenteurs de cartes de crédit faisaient maintenant partie des personnes visées par les mesures de protection de Desjardins. Le tout fait grimper à 8 millions le nombre de clients maintenant suivis par la société parce qu’ils ont été touchés de près ou de loin par les fuites.

M. Cormier a tenu à dire que dans le cas des détenteurs de cartes de crédit, on parlait de « prévention ».

« Je veux être clair : rien ne nous indique que ces données ont été volées », a dit le chef de la direction et président du conseil d’administration de Desjardins en conférence téléphonique mardi. « Ce n’est que de façon préventive que Desjardins souhaite sortir en avisant les gens. »

C’est à n’y rien comprendre.

Il n’y a pas de problème.

Mais on va quand même chercher une solution.

Exactement le genre de situation où on aurait envie d’un peu de surveillance, non ?

***

C’est vendredi que la période d’appel de candidatures au poste de chef de la direction du mouvement prend fin. Est-ce que quelqu’un sortira de nulle part pour se présenter contre le président et faire dévier la trajectoire de M. Cormier, qui serait ainsi le premier grand patron du mouvement à se voir remis en question après un premier mandat ?

Est-ce que la personne candidate va montrer du doigt M. Cormier dans la crise ? Demander la division des postes ?

C’est peu probable.

Espérons que le patron, lui, aura le courage de se regarder dans le miroir et que son conseil d’administration, même s’il est majoritairement constitué de décideurs issus du Mouvement Desjardins, donc sous la gouverne du président, aura lui aussi le cran de poser plus de questions.

Desjardins a besoin de colmater les brèches, mais surtout d’être gouverné de façon plus transparente, logique, juste.

L’un ne va pas sans l’autre.