Benoît Bergeron était carrément trop pauvre pour faire faillite. Mais au lieu de l’aiguiller vers une solution mieux adaptée, le syndic qu’il a rencontré en 2017 lui a fait une étrange proposition pour ne pas perdre sa clientèle.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

Bienvenue dans l’industrie de l’insolvabilité ! Une industrie où certains consommateurs se sentent poussés vers la faillite comme dans une machine à saucisse dont ils ressortent aussi déboussolés qu’avant. Rien pour éviter qu’ils ne retombent dans le piège du surendettement.

Atteint de sclérose en plaques, M. Bergeron était paralysé par des dettes d’environ 6000 $ sur trois cartes de crédit MBNA, Desjardins et Canadian Tire, en plus d’un prêt auto. À peine a-t-il franchi la porte du syndic que la faillite lui a été présentée comme LA solution. « Je ne connaissais rien là-dedans. C’était un peu comme de la vente à pression », raconte l’homme de 50 ans.

Selon les documents officiels, il devait rembourser 225 $ par mois, durant neuf mois, soit la durée normale d’une première faillite. Mais comme M. Bergeron n’en avait pas les moyens, le syndic lui a offert de verser 100 $ par mois, durant 24 mois, pour un total de 2400 $. Cette entente en dessous de la table était un « bon deal » pour mettre de l’ordre dans ses affaires, selon le syndic.

Mais d’une manière ou d’une autre, M. Bergeron était incapable de payer, lui qui se débrouille avec environ 1000 $ par mois, provenant de l’aide sociale et du système d’indemnisation des victimes d’actes criminels (IVAC).

Pour lui comme pour bien d’autres personnes à faibles revenus qui se font guider vers une faillite, le dépôt volontaire aurait été plus approprié, considère Jacinthe Nantel, conseillère budgétaire à l’ACEF (Association coopérative d’économie familiale) des Basses-Laurentides.

Avec cette procédure, les personnes démunies peuvent faire seulement un versement symbolique. Leurs dettes ne disparaissent pas, mais les créanciers doivent cesser de les talonner.

Mais si le syndic envoie un client au dépôt volontaire, il perd le client. Il est en conflit d’intérêts.

Jacinthe Nantel, conseillère budgétaire à l’ACEF

À la place, elle voit de plus en plus de syndics proposer ces étranges faillites prolongées pour les personnes démunies. « Ils vont accommoder les gens en échelonnant leurs paiements sur 12 ou 18 mois, même si, en principe, ils devraient être libérés après neuf mois », explique-t-elle.

Et devinez qui empoche cet argent ? Le syndic, en grande partie.

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« Il faut comprendre qu’un syndic, c’est une entreprise privée. Elle ne fait pas ça gratuitement. Il faut que ce soit rentable. Et du côté des faillites des particuliers, pour que ce soit rentable, il faut du volume », explique Frédéric Boudreau, conseiller budgétaire à l’Association pour la protection des intérêts des consommateurs (APIC) de la Côte-Nord.

Du volume, il y en a. Dans un monde de surconsommation, le taux d’insolvabilité bat des records. Plus que jamais, ça roule dans les bureaux de syndics qui s’annoncent à la radio et à la télévision.

Dans leur coffre à outils, les syndics ont deux grandes solutions pour alléger les dettes des consommateurs : la faillite et la proposition de consommateur.

Mais bien des consommateurs pourraient s’en sortir autrement : remaniement du budget, vente d’actifs, crédits d’impôt oubliés, entente de paiement avec les créanciers comme Hydro-Québec, consolidation de dettes pour réduire les intérêts, prêt de dépannage au Fonds d’entraide Desjardins, dépôt volontaire…

La très grande majorité des gens qui viennent nous voir en consultation budgétaire, on ne les envoie pas chez des syndics, parce qu’il y a d’autres solutions.

Frédéric Boudreau, conseiller budgétaire à l’APIC de la Côte-Nord

Mais le syndic, lui, est payé seulement si le client déclare faillite ou dépose une proposition.

« On n’enverra pas une personne sur l’aide sociale faire faillite : ses revenus sont insaisissables. Mais dans les bureaux de syndics, j’en ai vu régulièrement, des dossiers de faillites pour des prestataires d’aide sociale », déplore-t-il.

Il sait de quoi il parle, puisqu’il a déjà travaillé pour un bureau de syndics, à titre de conseiller qualifié en insolvabilité dont le mandat est de rencontrer la clientèle. « Je peux vous dire que je n’étais pas un “bon” conseiller, parce que je proposais souvent autre chose. Mon taux de “closing” n’était pas élevé… et c’était correct ! », s’exclame M. Boudreau.

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Pour aller plus vite, certains syndics escamotent les deux rencontres obligatoires qui ont pour but d’aider les faillis à reprendre un comportement sain. Il s’agit peut-être là d’une des raisons expliquant les faillites répétitives.

« Souvent, ces rencontres-là sont vues comme une perte de temps, car ce n’est pas profitable, dit M. Boudreau. Moi, je connais des syndics qui faisaient ces rencontres-là en 7 minutes, alors que moi, je prenais 58 minutes en moyenne. »

Mais si vous voulez mon avis, deux petites heures de formation demeurent largement insuffisantes pour amener les consommateurs à changer de mauvaises habitudes qu’ils traînent depuis de longues années.

Surtout que les prêteurs les attendent dès leur sortie de faillite pour leur prêter de plus belle, comme vous pourrez le lire demain dans la suite de notre dossier.

Pensez-y. Ce n’est pas dans cet environnement-là que le consommateur est enclin à reprendre son budget en main. « C’est ça qui fait qu’une personne qui a fait une première faillite peut facilement se laisser entraîner vers une deuxième et une troisième faillite », avance M. Boudreau.

À mon avis, il faudrait miser davantage sur l’éducation. Il faudrait mieux encadrer les gens qui font faillite et qui ont trop souvent l’impression d’être passés dans le bureau du syndic comme dans des portes tournantes.

Signez les papiers. Éliminez vos dettes. Merci beaucoup, et au suivant.

Dans les associations de consommateurs, on se questionne beaucoup sur la relation entre le syndic et le consommateur. Le syndic qui est partie prenante dans le commerce de l’insolvabilité est-il la meilleure personne pour éduquer la personne à acquérir de meilleures habitudes de consommation ?

Sinon, qui serait le mieux placé ?

Certainement pas ces affreux intermédiaires qui rabattaient de la clientèle pour les syndics jusqu’à ce que le Bureau du surintendant des faillites leur bloque le chemin.

Des rapaces de la pire espèce ! Prétendant faire de l’éducation financière, ils imposaient des frais astronomiques aux clients fauchés, avant de les guider vers un syndic en échange d’une commission.

Ouache ! Ça me pue au nez.