À la Caisse de dépôt, les bonis annuels sont versés aux employés qui sont encore au service de l’institution le 31 décembre. Pas le 30 novembre ou le 30 décembre, mais le 31 décembre.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Cette règle existe depuis longtemps et pas seulement à la Caisse de dépôt et placement. Quand on y pense, elle est bien logique. Le rendement des déposants, présenté lors des résultats annuels de la Caisse, couvre la période qui va du 1er janvier au 31 décembre. Si les marchés plantent le 10 décembre et perdent, disons, 10 % dans les trois semaines qui suivent, eh bien, les bonis des employés liés au rendement annuel risquent de s’évaporer.

Ce qui m’amène à vous parler de Christian Dubé, ex-premier vice-président de la Caisse devenu ministre caquiste, et de Stéphane Etroy, ex-chef des placements privés qui vient de partir. Pour diverses raisons, les deux ont pu contourner cette fameuse règle du 31 décembre et empocher des millions.

Stéphane Etroy, d’abord. Le 18 novembre, la Caisse annonce le départ de son cadre vedette, à la surprise générale. Ce gestionnaire n’est pas un quidam. L’an dernier, il a été le mieux payé de l’institution, davantage, même, que le patron Michael Sabia.

Au total, sa rémunération a atteint l’équivalent de 4,4 millions de dollars canadiens en 2018, selon le rapport annuel.

Cette somme dépassait de 570 000 $ les émoluments de Michael Sabia. J’écris l’équivalent de 4,4 millions CAN, car la somme est libellée en livres sterling, Stéphane Etroy travaillant à Londres.

Dans son communiqué, la Caisse soutient que M. Etroy quitte ses fonctions « afin de passer plus de temps avec sa jeune famille à Londres ». Il est remplacé immédiatement par Charles Émond, qui était déjà responsable des placements privés au Québec.

Stéphane Etroy part de son plein gré, m’a assuré la Caisse, bien qu’il ait été remplacé le jour de l’annonce. Il a annoncé son départ peu de temps avant le 18 novembre et il s’occupera de sa famille de quatre enfants, me dit le porte-parole Maxime Chagnon. Son départ a eu lieu officiellement le 30 novembre, le temps d’assurer la transition.

Comme il part de son propre gré, Stéphane Etroy n’a pas droit à une indemnité de départ, me certifie M. Chagnon, puisque à la Caisse, ce genre d’indemnité est versée uniquement lorsqu’un cadre est démis de ses fonctions, en principe.

Or, vous aurez noté que son départ officiel a lieu le 30 novembre. Et que selon la fameuse règle du 31 décembre, Stéphane Etroy n’aurait pas droit à ses primes annuelles. Bref, il partirait un mois avant de toucher une somme probable de 2,3 millions de dollars, si l’on se fie aux chiffres de l’an dernier.

D’où mes questions pour savoir si l’homme dont les relations avec collègues et subalternes sont tendues, selon plusieurs sources, est parti de lui-même ou pas. D’où mes questions pour savoir si le rendement des placements privés, dont c’est justement la période d’évaluation à la Caisse, est au rendez-vous.

Or, Maxime Chagnon m’apprend que la fameuse règle du 31 décembre ne s’applique pas à Stéphane Etroy.

Voici, en gros, sa réponse écrite : 

« Pour un poste aussi important, nous prévoyons une période de “refroidissement” pour nous assurer de préserver notre compétitivité sur des occasions de transactions en cours. Ces clauses de non-concurrence sont habituelles dans l’industrie des placements privés. »

Ainsi, ajoute-t-il, « même si sa démission est effective à la fin novembre, il conserve un lien d’emploi jusqu’en février, [période pendant laquelle] il est assujetti à des limitations quant à sa possibilité d’effectuer un travail. Il aura donc droit à sa rémunération incitative ».

En clair, Stéphane Etroy empochera quand même un boni global qui pourrait avoisiner les 2,3 millions pour 2019, même s’il n’est plus le responsable depuis le 18 novembre. Pas d’indemnité de départ, mais de gros bonis en vue.

Christian Dubé : 1 million de plus

Me viennent donc d’autres questions à l’esprit. Les autres cadres qui ont récemment quitté leurs fonctions avant le 31 décembre ont-ils également bénéficié de leurs primes ? Ce détournement de règle est-il courant ?

Maxime Chagnon m’assure que ce ne fut pas le cas pour l’ex-chef des placements Roland Lescure, qui est parti pour se lancer en politique en avril 2017.

Par contre, l’ex-premier vice-président pour le Québec, Christian Dubé, a eu droit à une prime annuelle même s’il a, lui aussi, quitté ses fonctions pour se lancer en politique avant le 31 décembre de l’année, m’apprend Maxime Chagnon. En partant en septembre 2018, Christian Dubé répondait à un appel de François Legault pour remplacer au pied levé le candidat Stéphane Le Bouyonnec à la CAQ, à un mois des élections.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Christian Dubé

Ah bon ? Et pourquoi donc cette prime ? Dans le cas de Christian Dubé, me dit M. Chagnon, la prime a été accordée parce que le gestionnaire est parti… à la retraite ! Il avait 61 ans. La somme équivaut au prorata du nombre de mois travaillés en 2018 (neuf mois), donc environ 75 % de la prime annuelle. Sur la base de l’année précédente, ce serait 1,1 million.

Peu de temps après le départ de Christian Dubé, les médias avaient rapporté qu’il avait empoché la portion des primes des années passées qui étaient « gelées » pendant trois ans, en vertu des règles de la Caisse, soit 1,8 million. On apprend maintenant qu’une somme d’environ 1,1 million s’y ajoute.

Christian Dubé me répond par l’entremise de son attachée de presse. « M. Dubé a quitté la Caisse pour prendre sa retraite, sachant que peu importe le résultat des élections, il ne retournerait pas à la Caisse. Il a bénéficié des modalités et conditions habituelles », m’écrit Myrian Marotte.

De son côté, Stéphane Etroy a rudement bien négocié son contrat. Selon mes informations, sa nomination en 2017 a été annoncée par la Caisse avant que son contrat n’ait été signé, si bien que l’homme, fin négociateur de métier, a réussi à obtenir le maximum de Michael Sabia.

Le porte-parole Maxime Chagnon ne veut commenter ni les relations interpersonnelles tendues de M. Etroy ni les circonstances entourant la négociation de son contrat en 2017. La Presse n’a pas réussi à joindre M. Etroy.

Au vu de ces deux cas, une question se pose : la Caisse a-t-elle réellement aboli les indemnités pour les départs volontaires ou est-ce plutôt que ces bonis prennent une forme différente, selon les cas ?