Groupe Colabor, grossiste et distributeur alimentaire, doit-il exercer son option d’achat du distributeur Dubé Loiselle, qui appartient à l’un de ses plus importants actionnaires et membre du conseil d’administration ?

André Dubuc André Dubuc
La Presse

C’est la question que devra aider à trancher Louis Frenette, nouveau président et chef de la direction qui a été nommé lundi. Il entre en fonction le 25 novembre.

Gestionnaire d’expérience, M. Frenette a été président et chef de la direction de Parmalat Canada, Bonduelle, Amérique du Nord et Danone Canada, nous apprend le communiqué de l’entreprise. Précédemment, il a occupé le poste de directeur général et de vice-président marketing chez Johnson & Johnson Canada. Il a été aussi directeur des ventes chez Procter Gamble Canada, où il a entrepris sa carrière en 1987.

Colabor n’a pas voulu répondre aux questions de La Presse. Entreprise cotée en Bourse qui employait 1440 personnes à la fin de décembre 2018, Colabor refuse en fait de nous parler depuis le départ de son précédent PDG Lionel Ettedgui, le 19 août.

Une chicane de famille

Pour mieux comprendre les enjeux, il faut remonter dans le temps.

En 2014, une chicane éclate entre Robert Briscoe et son ex-gendre, Daniel Le Rossignol, qui se partagent alors la propriété du groupe Alimplus/Mayrand.

M. Briscoe, vieux routier de l’alimentation, actionne alors la clause de la roulette russe (shotgun), celle qui entraîne la vente obligatoire des actions de l’un ou l’autre des partenaires. Il a la certitude que son jeune associé n’a pas l’argent pour le racheter.

Tel est pris qui croyait prendre, M. Le Rossignol se tourne vers la famille Walter (Walter Capital) et rachète son ancien partenaire.

En juillet 2016, M. Briscoe devient propriétaire de Dubé Loiselle, un distributeur alimentaire, concurrent direct d’Alimplus. Puis, en octobre 2016, M. Briscoe entre au capital de Colabor. En parallèle, il vend à celle-ci pour 500 000 $ une option d’acquérir Dubé Loiselle d’ici au 13 octobre 2019 à un prix déterminé.

Voyant que son ex-beau-père était rentré chez Colabor et que Colabor se positionnait pour le concurrencer directement avec Dubé Loiselle, Daniel Le Rossignol coupe les relations d’affaires avec Colabor, qui perd ainsi un client.

La passe d’armes entre MM. Briscoe et Le Rossignol a été corroborée par deux personnes tierces à La Presse et par M. Briscoe. En outre, un représentant d’Alimplus/Mayrand a aussi confirmé les informations, sans les commenter. Daniel Le Rossignol a décliné notre demande d’entrevue. M. Briscoe dit ne pas savoir si Alimplus a coupé les ponts avec Colabor en 2016 ou après.

Apparence de conflit d’intérêts

Récemment, les départs se sont succédé à la direction financière de Colabor. La société a mis en place un plan de rationalisation en novembre 2018. En mai 2019, Colabor a annoncé la vente de sa division Viande Décarie pour 20 millions. En août dernier, le président nommé 18 mois auparavant quittait le navire. Lionel Ettedgui a depuis été nommé président chez Elopak Amériques.

Le départ de M. Ettedgui a été ébruité avant son annonce officielle le lundi 19 août. À la Bourse, un volume de transactions quatre fois plus élevé que la normale a été observé sur le titre de Colabor le vendredi précédent. Les actionnaires qui se sont débarrassés de leurs actions ce jour-là ont évité des pertes de 31 % sur deux jours. D’ailleurs, le titre GCL n’est pas encore revenu à son niveau d’avant le 16 août.

En même temps que Colabor annonçait le départ de Lionel Ettedgui, on a su que Colabor et Dubé Loiselle avaient convenu de prolonger la période d’exercice de l’option d’achat de la seconde par la première. L’échéance est reportée d’octobre 2019 à février 2020, soit 90 jours suivant l’embauche du nouveau PDG.

Robert Briscoe, 77 ans, a d’abord été nommé PDG par intérim de Colabor après le départ de Lionel Ettedgui, même s’il était propriétaire de Dubé Loiselle, que souhaite acheter Colabor.

Colabor a ensuite nommé un nouveau PDG par intérim un mois plus tard, le 19 septembre, en la personne de Pierre Gagné, chef de la direction financière. M. Gagné a refusé de répondre à nos questions.

Au téléphone, M. Briscoe soutient qu’il n’y a pas d’apparence de conflit d’intérêts en dépit de tous les chapeaux qu’il porte. « Dubé Loiselle a signé une entente d’approvisionnement avec Colabor en avril 2015 d’une durée de cinq ans, soit avant que je ne devienne propriétaire de l’entreprise », explique M. Briscoe. Il ajoute que c’est le conseil de Colabor qui prendra la décision d’exercer l’option d’achat ou non. Et que même s’il est administrateur de Colabor, il ne prendra pas part à la décision en raison de son intérêt. 

M. Briscoe reconnaît néanmoins avoir participé au processus menant à l’embauche du nouveau PDG, étant membre du comité de régie d’entreprise et des ressources humaines au conseil d’administration de Colabor. Quand La Presse lui fait valoir que le nouveau PDG aura un gros mot à dire sur la décision d’acheter son entreprise Dubé Loiselle, M. Briscoe rétorque que ce sujet n’a nullement était abordé lors des rencontres avec le futur PDG menant à son embauche auxquelles il a participé. 

« On a choisi M. Louis Frenette sur la base de sa feuille de route », insiste l’administrateur. 

M. Briscoe n’a pas voulu dévoiler le prix qui est précisé dans les termes de l’option d’achat de Dubé Loiselle. 

— Avec Richard Dufour, La Presse