Dans le cadre de notre série, Danièle Henkel s’est confiée à notre journaliste. Elle raconte sa dépression au moment de la perte de sa mère ainsi que ses façons de lutter contre les crises d’anxiété qui l’assaillent encore aujourd’hui.

Isabelle Dubé Isabelle Dubé
La Presse

Le sourire de Danièle Henkel irradie partout où elle passe. La femme d’affaires respire la confiance en soi et la réussite. Pourtant, les crises d’anxiété et la dépression, elle connaît.

Si la femme d’affaires a accepté d’en parler avec La Presse, c’est parce qu’elle souhaite que la société change son regard envers les entrepreneurs, qui n’ont pas droit à l’erreur. C’est une pression qu’elle estime trop lourde à porter et qui est en partie responsable, selon elle, de leur détresse psychologique.

« On nous regarde avec un regard peu compatissant, parce qu’on est censés être infaillibles. Pourquoi est-ce qu’on crucifie les entrepreneurs aussi facilement ? On n’est pas des robots ! On est des humains ! », s’exclame-t-elle.

Toucher le fond

La femme d’affaires a connu des jours sombres au début de sa carrière. En 2000, sa jeune entreprise n’avait que deux employés et trois ans d’existence lorsque Danièle Henkel a été terrassée par la mort de sa mère. « Je me suis retrouvée au fond du fond, confie-t-elle. Je venais de perdre mon seul point de repère. »

Pendant des années, elle avait une routine qui la tirait du lit à 5 h du matin pour prendre soin de sa mère et de ses enfants avant de se consacrer à son entreprise. Sa mère disparue, elle s’est sentie perdue. Danièle Henkel raconte qu’elle passait ses journées à pleurer. Elle prenait sa voiture, se rendait au cimetière, pleurait sur la tombe de sa mère et criait en enfonçant ses mains dans la terre.

J’étais en dépression. Ça a duré huit mois, intenses. Je ne suis pas retournée au travail. Je ne voulais rien savoir de rien.

Danièle Henkel

Pendant cette période, il y avait encore l’hypothèque à payer et la famille à faire vivre. Sa fille Linda, l’aînée, travaillait pour elle avec une employée qui s’occupait du secrétariat et des envois postaux. Ce sont elles qui ont fait fonctionner l’entreprise, aidées en fin de journée, après l’école, par la fratrie.

À l’époque, la PME vendait le gant Renaissance et les produits Oxygen Botanicals. Danièle Henkel a choisi de ne pas cacher cette période difficile à ses clients.

« J’avais établi des liens humains avec eux et c’est incroyable comment ils ont porté l’entreprise. Ils passaient de plus en plus de commandes. Ils étaient tolérants. Ils disaient : ce n’est pas grave si ça n’arrive pas à temps. On a eu du support de par la peine que je vivais. »

Oser le dire

Depuis cet épisode dépressif, Danièle Henkel n’a pas revisité ces zones d’ombre. Elle reconnaît les signes avant-coureurs et y fait face : l’insomnie, la perte ou le surplus d’appétit, l’irritabilité, l’envie de solitude et de faire semblant que ça va bien. De ses expériences, elle retient par-dessus tout qu’il faut le dire quand ça ne va pas bien.

« Si on pouvait savoir à quel point le simple fait de le reconnaître nous rend puissants. Il n’y a rien de plus beau que quelqu’un qui est vulnérable et qui l’annonce. »

Cependant, quand tout se met à débouler et que le quotidien devient incontrôlable, elle n’échappe pas aux crises d’anxiété. Un bébé est malade, des clients sont mécontents, la banque appelle, décrit-elle.

Oui, il lui arrive d’avoir le cœur qui débat, d’avoir des points à la poitrine, d’avoir un jour pensé qu’elle faisait une crise cardiaque.

Je suis quelqu’un d’intense en tout. Donc, c’est sûr que lorsque je vais avoir des angoisses, des anxiétés, des doutes, ils vont être intenses. Ce qu’il y a de bien aussi, c’est qu’ils sont intenses et courts.

Danièle Henkel

« Quand je suis en crise d’anxiété, j’essaie de me connecter à cette place où on est bien, confie-t-elle. Où je me sens en sécurité. Je visualise que j’ai le dos collé à un immense chêne, je me reconnecte en me disant : ça va, ça va passer. »

Pour faire face à l’anxiété, aux angoisses et aux peurs, Danièle Henkel a développé au fil du temps plusieurs techniques qui, sur elle, sont efficaces. Tout d’abord, dès qu’elle sent l’angoisse approcher, elle met dans ses écouteurs de la musique méditative qui calme son cerveau. C’est aussi ce qu’elle fait lorsqu’elle n’arrive pas à dormir la nuit. Si elle avoue détester courir, elle danse volontiers pieds nus. Et ça fonctionne, assure-t-elle, pour changer complètement les énergies.

De retour à la maison après le travail, elle s’adonne à un rituel bien précis. Elle prend une douche parfois pour pleurer, chanter ou se recentrer. Ensuite, elle parle à son conjoint jusqu’à l’épuisement. Le conjoint est bien averti. Il ne doit pas proposer de solution. Juste l’écouter exprimer la peine et la peur qu’elle ressent et ne comprend pas.

« Ce qui me permet de ne pas sombrer dans l’anxiété aiguë chronique et qui me permet de faire face à mon quotidien, c’est que je m’accroche tous les jours à une chose que je sais que je fais de bien. »

S’entourer

Quand les mois s’annoncent difficiles sur le plan personnel ou financier, au lieu d’imaginer mille et une stratégies pour cacher la vérité à ses employés, la femme d’affaires les réunit afin de les mettre au courant des défis à surmonter. C’est ce qu’elle a toujours fait d’ailleurs avec ses banquiers et ses partenaires d’affaires.

« Quand tu sais que ton année ne va pas être bonne, que tu vas être dans le rouge et pas à peu près. Que tu te dis : est-ce que je vais arriver à m’en sortir, à payer mes employés, à maintenir le rythme et le niveau de vie de tout le monde ? Je demande de l’aide. C’est impossible de trouver des solutions seule dans un état de crise. Je vais chercher des comptables, un fiscaliste, mon banquier, mes partenaires. »

La femme d’affaires est convaincue que d’avoir su accepter sa vulnérabilité, il y a 10 ans, l’a sauvée.

« Je ne pourrai jamais plaire à tout le monde et je l’ai accepté. Pourvu que je sache que ce que je fais, je le fais pour les bonnes raisons, ça enlève un peu la pression. »