Départ à la retraite précipité du PDG pour permettre au chef de la direction financière qui venait de démissionner de prendre sa place et qui, dès son entrée en fonction, congédie d’une traite six vice-présidents, 125 cadres et annonce la fermeture de deux usines. Le diable est aux vaches chez Agropur, la plus grosse coopérative laitière au Canada.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Visiblement, l’héritage de Robert Coallier – le PDG sortant d’Agropur –, qui a entrepris en 2013 un vaste et coûteux programme d’expansion au Canada et aux États-Unis, semble peser lourd aujourd’hui dans le bilan de la coop qui vient de lancer en catastrophe une vaste réorganisation.

Il faut bien avouer que vu de l’extérieur, ça sent un peu l’improvisation. À moins qu’Émile Cordeau, en poste depuis le 15 octobre à titre de nouveau PDG de la coopérative laitière, n’ait eu un mandat extrêmement clair du conseil d’administration d’Agropur de procéder aussi brutalement qu’il vient de le faire.

Mais revenons un peu en arrière. En 2012, Robert Coallier, ex-spécialiste de l’investissement à la Caisse de dépôt, ex-chef de la direction financière de C-Mac, ex-chef du développement des affaires mondiales de Molson-Coors et ex-chef de la direction financière de Dollarama, devient le nouveau PDG d’Agropur.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Robert Coallier, président-directeur général sortant d’Agropur

Le mandat que lui donnent les 3450 producteurs laitiers qui sont propriétaires d’Agropur est simple : il doit renforcer le positionnement stratégique de la coopérative pour en faire un acteur majeur de la transformation laitière au Canada et aux États-Unis.

En 2013 et 2014, Robert Coallier réalise une dizaine d’acquisitions qui permettent à Agropur de se positionner dans les provinces maritimes et dans l’Ouest canadien et de devenir un acteur national. Avec Saputo et Lactantia, Agropur fait maintenant partie du top 3 qui transforme 90 % du lait au Canada.

Agropur fait une percée importante aux États-Unis en faisant l’acquisition de Davisco, un poids lourd qui possède trois usines, qui transforme 1,7 milliard de litres de lait par année et qui réalise des revenus de 1 milliard.

Cette expansion souhaitée qui s’est faite à vive allure a toutefois coûté cher à Agropur.

En deux ans, la coopérative va réaliser deux financements totalisant 770 millions en émettant des parts privilégiées à un groupe d’institutions québécoises, dont la Caisse de dépôt avec 300 millions, Investissement Québec, la Banque Nationale, Desjardins, le Fonds de solidarité et le Fondaction.

L’endettement total d’Agropur dépasse aujourd’hui 1,5 milliard, ce qui n’est pas négligeable même pour une entreprise qui a enregistré des revenus de 6,7 milliards l’an dernier.

Charges en hausse, profits en baisse

Depuis deux ans, la rentabilité d’Agropur ne fait que décliner. Après avoir enregistré un excédent record de 175 millions en 2017, la coopérative n’a été en mesure de dégager qu’un excédent de 67,7 millions l’an dernier.

Les résultats des neuf premiers mois de son présent exercice ne laissent rien présager de bon, alors que ses excédents nets totalisent à ce jour 20,3 millions, contre 113 millions pour la période comparable de l’année précédente.

La direction évoque un environnement concurrentiel hautement compétitif qui fait pression sur les prix et cite la hausse de ses frais financiers.

Bref, la dette fait mal et Agropur n’est plus en mesure de soutenir des activités déficitaires, d’où les fermetures de son usine de crème glacée de Lachute et de sa production de fromage de chèvre à Saint-Damase.

L’entreprise avait pourtant mis en place l’an dernier un programme de réduction de coûts dans toutes ses opérations canadiennes et américaines, mais les gains réalisés sont nettement insuffisants.

On pourrait donc s’attendre à d’autres annonces de désinvestissements et Agropur pourrait même être tentée de se départir de ses activités américaines. On le sait, l’acquisition de Davisco a coûté cher et pèse toujours pour près de 550 millions US de la dette actuelle de l’entreprise.

PHOTO GRAHAM HUGHES, ARCHIVES LA PRESSE

Lino Saputo fils, président-directeur général de Saputo

Chose certaine, le concurrent Saputo songerait assurément à participer à l’effort de réduction de dette d’Agropur. Son PDG, Lino Saputo, a fait savoir jeudi en marge du dévoilement des résultats trimestriels du groupe que si des actifs dans la transformation laitière devenaient disponibles, il allait très certainement les évaluer, d’autant qu’à l’époque, Saputo avait elle aussi envisagé d’acquérir l’entreprise américaine Davisco.

Mais avant tout, il sera intéressant d’entendre Émile Cordeau, le nouveau PDG d’Agropur, nous expliquer quel est son plan pour ramener l’entreprise sur le chemin de la rentabilité durable.

Et aussi nous expliquer quelle a été sa motivation de rester chez Agropur alors qu’il s’apprêtait à quitter le navire pour retourner chez Dollarama, là où Robert Coallier l’avait embauché à l’époque avant de le convaincre de le suivre chez Agropur.

Chose certaine, les 3450 producteurs laitiers qui sont les actionnaires d’Agropur ne doivent pas s’attendre à recevoir de ristournes cette année de la part de leur coopérative. Les ristournes risquent de cailler cette année.