L’humain progressiste a un rapport particulièrement paradoxal avec les mines.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

N’est-ce pas avec des téléphones, des ordinateurs, des outils électroniques fabriqués en très grande partie à partir de métaux et d’autres matières minérales qu’il communique ses préoccupations à l’égard de… l’industrie minière ?

On aime dire que les mines polluent, font du bruit, défigurent les paysages. Mais on utilise leurs minéraux sans cesse, partout.

Le téléphone intelligent avec microprocesseur en bambou n’a pas encore été inventé. Ni la fibre optique en coco.

Dans les cours de François Audet, à l’UQAM, le professeur spécialiste des questions humanitaires et de développement parle de cette contradiction en établissant un concept qu’il appelle « la boîte noire ».

Cette boîte noire, c’est ce qu’on ne veut pas voir. C’est ce qu’on ne tient pas à comprendre de tous les mécanismes de production et d’organisation qui nous permettent de maintenir notre niveau de vie dans les pays industrialisés. 

C’est ce tapis sous lequel on balaie les questions « malaisantes », qu’on n’a pas envie de se poser, parce qu’on n’a pas envie de plonger dans nos valeurs en opposition.

Qui a envie de savoir que derrière le bas prix d’un vêtement, d’un aliment, d’une voiture, il y a peut-être, qui sait, des travailleurs sous-payés, des déchets industriels mal gérés, des conditions de travail dangereuses.

Alors on regarde ailleurs.

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Au Canada, le grand photographe Edward Burtynsky a fait une spécialité d’immortaliser ce qui se trouve dans « la boîte noire ». Il a pris des images de mines, d’usines de transformation, de dépotoirs, tous aussi légaux les uns que les autres. Juste effrayants à regarder. Déconcertants. Lui, il se la pose constamment, la question. Qu’arrive-t-il de nos vieux ordinateurs ? Nos bouteilles de plastique ? D’où vient le pétrole ? D’où viennent les engrais chimiques qui dopent nos légumes ? Les images répondent.

Et au fait, d’où viennent les métaux qui servent à fabriquer nos autobus, nos ordinateurs, nos casseroles, nos grille-pain, nos bijoux ? 

Ils viennent d’Afrique, d’Amérique latine, de chez nous aussi souvent. Et à partir de là, on ne sait plus trop quoi répondre. 

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La tragédie qui a frappé la mine québécoise Semafo, au Burkina Faso, cette semaine, nous oblige à regarder ce secteur pendant un instant avec une loupe. On tasse le rideau. On soulève le tapis. Je parle ici bien sûr de l’attentat contre la société minière qui a fait au moins 37 morts et une soixantaine de blessés, forçant l’entreprise à suspendre les activités de la mine attaquée.

Derrière les chiffres fournis aux actionnaires et les résultats en Bourse, derrière les lingots de métal doré produits par la compagnie, il y a mille réalités difficiles. Dans ce cas-ci, la présence de plus en plus tragique de groupes armés, qui ont redéfini l’équilibre de cette zone africaine qu’on appelle Sahel, où Semafo est en activité. La tragédie a attiré l’attention sur la société, nous a fait relire les articles expliquant que les travailleurs locaux et expatriés avaient des niveaux de protection différents. On a appris qu’il y avait de la grogne contre cette réalité.

Mais que s’est-il vraiment passé ? Et pourquoi cet attentat a-t-il eu lieu précisément contre cette société ? On peut échafauder mille théories.

Il est clair que la situation politique dans cette région riche en minerais se détériore à cause de la présence de djihadistes. Est-ce que la société a tout fait pour s’assurer de la sécurité de ses travailleurs ? Surtout que ce n’était pas la première fois qu’elle était la cible d’attaques. On attend la réponse. Est-ce qu’elle avait tout fait pour être acceptée dans la région ? Pour bien payer son monde, pour bien convaincre les communautés qu’elle travaillait pour leur bien aussi et non pas juste pour le profit des investisseurs ? Est-ce qu’on aurait pu prévenir la tragédie ?

Toutes ces questions doivent être posées et devront trouver des réponses.

Parce qu’une chose est claire. Bien nichées dans la boîte noire, des entreprises du Canada, pays qui peut se targuer sur la scène internationale d’avoir une grande expertise dans le domaine des mines, une importante présence dans le secteur, fonctionnent trop souvent à l’abri de nos questions. Alors qu’elles ont d’importantes responsabilités.

On se dit que c’est loin, que c’est compliqué. 

Et on se dit aussi que si on commence à poser des questions difficiles, pointues, on commencera aussi à comprendre que si on a nos produits à des prix raisonnables, pour maintenir nos niveaux de vie de pays industrialisés, c’est parce que la matière première est à bas prix et parce que, quelque part, des travailleurs sont très peu payés, peu respectés, parce que l’environnement n’est pas protégé.

C’est la même chose dans le domaine du vêtement ou des aliments. On préfère fermer les yeux et profiter des bas prix.

François Audet appelle ça de « l’aveuglement volontaire ». 

Sauf que ce que l’attentat de Semafo – le quatrième en 15 mois – nous montre aussi, c’est que la quête de la production à bas prix a un prix politique, mais surtout humain, et qu’en Afrique occidentale, nouvelle frontière des minières, il est de plus en plus élevé.