Un quatrième attentat terroriste en 15 mois est survenu mercredi à proximité d’installations aurifères de la société minière montréalaise SEMAFO, au Burkina Faso. L’attaque contre un convoi transportant notamment des employés de l’entreprise a fait au moins 37 morts et 60 blessés, selon les autorités locales.

Richard Dufour Richard Dufour
La Presse

Le convoi composé de cinq autobus était accompagné d’une escorte militaire au moment de l’attaque, a rapporté SEMAFO mercredi. Selon les autorités locales, le véhicule militaire qui se trouvait à l’avant a heurté un engin explosif. Après la déflagration, le reste du convoi a été la cible de coups de feu tirés par des « individus armés non identifiés ».

En plus d’employés burkinabè de SEMAFO, des entrepreneurs et des fournisseurs de l’entreprise étaient à bord des autobus.

« Jusqu’à présent, nous n’avons pas de rapport concernant des citoyens canadiens affectés par l’incident », a écrit une porte-parole d’Affaires mondiales Canada, Angela Savard, dans un courriel envoyé à La Presse canadienne, dans lequel elle « condamne fermement l’attaque ».

Le massacre est survenu sur un chemin entre Fada et Boungou, dans l’est du Burkina Faso, en Afrique de l’Ouest.

INFOGRAPHIE LA PRESSE

SEMAFO affirme que sa mine de Boungou, à une quarantaine de kilomètres du lieu de l’attaque, demeure sûre et que les opérations n’ont pas été affectées, mais l’action de l’entreprise, qui exploite aussi la mine de Mana dans le même pays, a perdu 11 % mercredi à la Bourse de Toronto.

L’entreprise n’a pas répondu à nos demandes d’entrevue mercredi.

François Audet, professeur à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM, se montre très critique de la réaction officielle de la société minière.

« Vous avez le message officiel [de la direction] pour s’assurer qu’il n’y ait pas de chute en Bourse. Oui, le site minier n’a pas été attaqué. Mais si on ne peut pas amener de manière minimalement sécuritaire des employés pour exploiter le minerai, la chaîne logistique est à refaire. On ne peut pas perdre autant de monde et faire semblant que les opérations continuent. C’est de la foutaise », affirme le professeur, aussi directeur de l’Institut d’études internationales de Montréal.

Quand une compagnie se fait attaquer à répétition comme ça depuis trois ans dans une zone non recommandée, il y a un problème pour l’entreprise d’y maintenir ses activités. Ça m’apparaît assez évident.

François Audet, professeur à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM

PHOTO FOURNIE PAR L’INSTITUT D’ÉTUDES INTERNATIONALES DE MONTRÉAL

François Audet, professeur à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM

Par communiqué, SEMAFO a affirmé travailler « activement avec toutes les autorités concernées afin d’assurer la santé et la sécurité de [ses] employés, entrepreneurs et fournisseurs ».

M. Audet croit que la recherche du gain financier à tout prix a pu aveugler la direction de l’entreprise au détriment de la sécurité des employés. Selon lui, SEMAFO peut être poursuivie par les familles des employés qui ont perdu la vie si l’entreprise a manqué à son obligation d’assurer leur sécurité sur le terrain.

Trois autres attaques

SEMAFO compte quelque 1200 salariés au Burkina Faso, dont environ 85 expatriés, notamment québécois.

En décembre dernier, quatre gendarmes et le conducteur d’un véhicule ont perdu la vie après avoir été la cible d’une attaque sur la route menant à la mine de Boungou.

Le 11 août 2018, un camion de police chargé d’assurer la sécurité de la mine de Boungou avait sauté sur une mine, ce qui avait fait six morts. Six jours plus tard, un convoi d’employés de SEMAFO se dirigeant vers la mine de Mana avait été attaqué. Deux personnes étaient mortes et cinq autres avaient été blessées. Le véhicule effectuait une mission d’escorte de travailleurs du site aurifère de Boungou, selon ce qui avait été rapporté.

Ces incidents avaient amené SEMAFO à prendre des mesures pour assurer une meilleure sécurité de son personnel. Les employés expatriés – surtout des Québécois – et les cadres de l’entreprise ont notamment commencé à voyager par hélicoptère jusqu’à ses mines, alors que les employés nationaux continuaient d’être transportés par autobus.

La Presse avait rapporté que cette situation causait des frustrations chez les mineurs.

Cinq ans de violences

Le Burkina Faso est pris depuis près de cinq ans dans une spirale de violences attribuées à des mouvements djihadistes, certains affiliés à Al-Qaïda et d’autres au groupe État islamique.

Depuis début 2015, les attaques djihadistes, de plus en plus fréquentes et meurtrières, en particulier dans le Nord et l’Est, ont fait près de 649 morts, selon un comptage de l’AFP, et environ 500 000 déplacés internes et réfugiés, selon l’ONU.

L’attaque de mercredi serait la pire enregistrée depuis le début des violences.

Pour François Audet, une attaque comme celle de mercredi révèle un changement dans la structure régionale : d’autres groupes ont débarqué pour s’imposer et ont voulu faire une démonstration de force en s’attaquant à des intérêts commerciaux étrangers.

« L’exploitation étrangère est l’ennemi sur le territoire. Ça devient une cible facile. Pas besoin de faire exploser des bombes aux États-Unis. »

Selon le professeur, cette tuerie « vient changer la donne pour l’exploitation minière dans ce secteur très complexe. Personne ne le confirmera, mais les compagnies négocient généralement des ententes avec les groupes sur place. On paye une taxe aux groupes qui contrôlent le territoire ».

— Avec La Presse canadienne et l’Agence France-Presse

L’action résiste malgré tout

Notamment appuyée par la force du prix de l’or, l’action de SEMAFO avait rebondi cette année après les attaques terroristes perpétrées en 2018. Depuis son creux de 2,23 $ atteint le 3 décembre 2018, le titre de SEMAFO a remonté jusqu’à un sommet de 5,75 $ il y a trois mois. Il a clôturé à 3,49 $ mercredi. Soulignons que le prix de l’once d’or est en hausse de près de 20 % depuis le début de l’année. L’analyste Steven Green, de la TD, a indiqué dans une note envoyée à ses clients mercredi qu’il ne s’attendait pas à ce que les opérations de la mine de Boungou soient touchées. Il estime que cette mine représente approximativement 61 % de la valeur nette totale des actifs de SEMAFO.