Notre dépendance envers la péréquation horripile beaucoup de Québécois, presque autant que les Albertains. Dès que j’aborde le sujet, une horde de lecteurs me rappelle cette tache à notre dossier et m’exhorte à trouver des façons de s’en débarrasser.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Dans le contexte de notre remontée économique sur le reste du Canada, le moment est opportun. Seulement voilà, il faudra être très patient et déterminé pour accéder à notre indépendance financière. Si la tendance se maintient, comme dirait l’autre, il faudra… de 25 à 35 ans pour y parvenir !

Pardon ? Eh oui, puisque la péréquation a pour objectif de redresser la richesse relative des provinces pauvres au niveau de la moyenne canadienne, la seule façon d’en sortir est de ne plus figurer parmi les provinces pauvres. Et pour y arriver, il faut donc avoir une croissance plus rapide qu’ailleurs.

En prenant la tendance des dernières années pour lesquelles nous disposons de données — très bonne pour le Québec et très mauvaise pour l’Alberta —, on peut estimer qu’il faudra de 25 à 35 ans pour mettre une croix sur la péréquation. Décourageant ? Oui et non. Le chiffre nous montre l’ampleur du travail à faire, semblable à celui dont on a eu besoin pour ramener notre dette à un niveau raisonnable.

Pour parvenir à 35 ans, j’ai comparé l’évolution de la donnée centrale de la péréquation, soit la capacité fiscale des provinces. Attention, je ne parle pas de la ponction fiscale, mais de la capacité des provinces à tirer des recettes en supposant des taux de taxation égaux partout.

Cette capacité dépend, évidemment, de l’importance des sources qui peuvent être taxées dans chaque province. Cinq sources servent à déterminer cette capacité : le revenu des particuliers, le profit des entreprises, les dépenses de consommation, la valeur des immeubles et les ressources naturelles.

Ces sources de revenus sont bien différentes d’une province à l’autre. Prenez l’immobilier. Les maisons à Vancouver valent bien davantage qu’ici, si bien que l’État est à même de prélever bien plus avec un même taux de taxation qu’ici.

Même constat pour les revenus des ménages : malgré la crise pétrolière, les revenus moyens des particuliers sont bien supérieurs en Alberta (73 100 $ en 2017) qu’au Québec (55 500 $), et à taux de taxation égal, la capacité de l’Alberta à emplir les coffres est bien supérieure.

Vous me suivez ?

En 2017-2018, donc, la capacité fiscale du Québec pour ces cinq composantes s’élevait à 7922 $ par habitant, selon des données du ministère des Finances du Canada. Ce niveau est inférieur d’environ 1600 $ à la moyenne canadienne (9525 $ par habitant).

C’est cet écart de 1600 $, multiplié par le nombre d’habitants au Québec, qui se traduit par un versement de péréquation de quelque 13 milliards pour le Québec, grosso modo (1).

Plus riches

Depuis trois ans, ai-je constaté, la richesse relative du Québec s’est améliorée, après plusieurs années de déclin. En 2014, notre capacité fiscale équivalait à 81,7 % de la moyenne canadienne, un creux historique. Elle est passée à 83,2 % en 2017 (dernière année disponible), soit un bond de 1,5 point de pourcentage (0,5 point par année).

Se débarrasser de la péréquation signifie qu’il faut effacer complètement cet écart de richesse et, autrement dit, passer de 83,2 % de la moyenne en 2017 à 100 %. Pour combler ce fossé de 16,8 points, à raison de 0,5 point par année, il faudrait donc près de 35 ans (2).

Je vous épargne les calculs, mais pour y arriver, la richesse du Québec par habitant devrait croître en moyenne de 1,9 % par année pendant 35 ans, après inflation, contre 1,3 % dans l’ensemble canadien. Le défi est donc colossal.

Maintenant, il est possible de soustraire 10 ans à l’objectif et de parvenir à le faire en 25 ans. En effet, sur les 13 milliards en péréquation qu’a touchés le Québec du fédéral cette année, par exemple, une bonne partie vient des impôts payés par les Québécois au fédéral (3,7 milliards). Si l’on cherchait à combler seulement la part venant des impôts des résidants des autres provinces (environ 9 milliards), il faudrait 25 ans.

Dans un cas comme dans l’autre, le budget du Québec en sentirait les conséquences. Effacer progressivement des milliards de péréquation signifie une réduction récurrente de 350 millions chaque année. Ainsi, après cinq ans, le Québec devrait se priver de près de 1,8 milliard de revenus de péréquation par rapport à l’année de départ. Cette somme équivaut à 24 000 employés de l’État (3).

Évidemment, pour atteindre ces objectifs de richesse relative plus grande, il faudrait qu’il n’y ait pas un autre boom pétrolier dans l’Ouest, qui enrichirait davantage l’Alberta que le Québec. Il faudrait aussi que le Québec croisse davantage que l’Ontario, ce qui n’est pas une évidence.

Le Québec parviendra à les dépasser au cours des quatre prochaines années, selon moi, compte tenu des compressions budgétaires dans ces deux provinces. Ce sera plus difficile par la suite, surtout avec le vieillissement plus rapide de notre population.

Les solutions pour croître plus vite sont connues, mais difficiles à entendre. Entre autres, les Québécois doivent augmenter leur productivité, en investissant dans les nouveaux procédés et outils et en misant sur des industries à valeur ajoutée.

Ils doivent aussi travailler plus longtemps et davantage. Rappelons que c’est au Québec que la semaine de travail des 25-54 ans est la plus courte au Canada (33,6 heures, contre 35,1 en Ontario) et où la retraite commence le plus tôt. Il faut aussi innover, en misant sur nos forces.

Alors, on retrousse nos manches ?

1. La formule est un peu plus complexe : l’écart de capacité fiscale qui sert au calcul des versements est une moyenne de trois années (50 % pour l’année la plus récente et 25 % pour chacune des deux années précédentes).

2. Les différences de temps du calcul sont expliquées par les arrondissements.

3. L’exemple est purement hypothétique, puisque c’est la richesse du Québec qui augmenterait et permettrait de se priver de ces milliards, et non les compressions pures. Il donne néanmoins une idée de l’importance des sommes.