L’arrivée massive de fromages européens inquiète les producteurs d’ici qui craignent que cette concurrence étrangère, que certains jugent déloyale, ne leur nuise. Selon eux, devant la multiplication de l’offre étrangère au comptoir, le consommateur peut de son côté avoir l’impression que les fromages venus d’ailleurs sont moins coûteux que ceux produits au Québec. Qu’en est-il réellement ?

Nathaëlle Morissette Nathaëlle Morissette
La Presse

Bataille de prix à la fromagerie

Un camembert Le Roitelet français, vendu à 3,20 $ pour 100 g, contre un camembert de Portneuf signé Saputo à 3,00 $ pour 100 g. Une pièce de Monsieur Émile, fromage de chèvre québécois, offert à 10,35 $, alors que son « pendant » français, un Chabichou de Poitou Le Pic, est affiché à 13,95 $. 

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Contrairement à une croyance répandue, les fromages produits ici ne sont pas nécessairement plus chers que ceux importés d’Europe.

Ces deux exemples illustrent parfaitement qu’une fois au comptoir, les fromages produits dans la Belle Province ne sont pas nécessairement plus chers que ceux importés d’Europe. 

Cette croyance, pourtant répandue, pourrait s’expliquer par le fait que le consommateur ne fait pas toujours les bonnes comparaisons, estiment les spécialistes consultés. Plus encore, pour des entreprises de même taille, le fromage européen coûterait deux fois plus cher, affirme Yannick Achim, marchand fromager, propriétaire de cinq succursales de Yannick Fromagerie.

« En Espagne, j’ai déjà fonctionné avec un artisan espagnol de même taille que la Fromagerie Nouvelle France (qui fabrique le Zacharie-Cloutier). Le produit arrivait ici et on le détaillait à près de 110 $ le kilo, donc on était à près du double. »

Pourtant, dans sa boutique située directement sur la ferme où passent annuellement quelque 38 000 clients, Charles Trottier, copropriétaire de la Fromagerie des Grondines, près de Québec, entend souvent ce commentaire concernant le prix élevé des produits d’ici par rapport aux fromages européens qui débarquent au pays. 

On n’est pas tellement plus cher, mais oui, on se fait dire ça. Je ne sais pas pourquoi.

Charles Trottier, copropriétaire de la Fromagerie des Grondines

Afin de vérifier si cette croyance était fondée, La Presse s’est livrée à un exercice de comparaison de prix dans les semaines du 13 et du 20 octobre. Pour ce faire, nous avons analysé le coût de certains fromages québécois vendus en supermarché et dans des boutiques spécialisées et, avec l’aide de marchands fromagers, nous l’avons comparé à celui de produits européens qui s’y apparentent en goût et en texture.

Résultat : il est faux de prétendre que les fromages québécois sont toujours plus chers. Si, dans certains cas, ils sont plus dispendieux, il arrive également qu’ils affichent un prix plus bas. « Dans la mesure où le consommateur achète environ des pièces de plus ou moins 200 grammes, l’écart est donc de plus ou moins 3 $ », constate Yannick Achim, marchand fromager, propriétaire de cinq succursales de Yannick Fromagerie. « Ce n’est pas du simple au double. On s’entend », ajoute pour sa part Daniel-Mercier Gouin, expert en agroéconomie.

Mais alors d’où vient cette idée que les fromages européens seraient plus accessibles pour le portefeuille ? 

C’est vraiment une question de perception. C’est le consommateur, de bonne foi, qui prend deux produits dans le comptoir qui ne sont pas comparables et qui les compare.

Daniel-Mercier Gouin, expert en agroéconomie

Fromages fermiers contre fromages industriels

Les fromages produits ici et ceux qui arrivent de l’Europe sont en fait… incomparables, selon les experts. Les produits du Vieux Continent se retrouvant dans les étals ne sont pas des fromages fermiers. Ils sont issus d’une production industrielle avec de gros volumes. 

Difficile, donc, de mettre dans le même panier la Bête à Séguin, un brie fabriqué à L’Isle-aux-Grues, fromagerie artisanale qui emploie 20 employés, et le Brie de marque Président, dont l’entreprise – une multinationale – génère 2,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Selon certains intervenants, le consommateur québécois confondrait souvent fromages artisanaux et industriels, ce qui contribuerait à créer un problème de perception à l’égard des prix.

Ainsi, la perception du consommateur par rapport au produit n’est pas la même des deux côtés de l’Atlantique. « Un fromage de type camembert industriel est considéré comme un produit haut de gamme au Québec, alors qu’en France, dans les épiceries par exemple, il est placé à côté du cheddar ou de l’emmental », écrit Sandrine Bureau dans son mémoire de maîtrise en agroéconomie, intitulé Analyse du processus de formation du prix des fromages fins au Québec et réalisé en 2018. La jolie boîte de bois dans laquelle est emballé le brie Président, par exemple, peut donner l’impression au consommateur qu’il s’agit d’un produit de luxe.

« Si le consommateur cherche un prix, il va en trouver un moins cher, ajoute le marchand fromager. Mais s’il cherche à comparer qualitativement les produits, s’il veut comparer la taille des fromageries qui fabriquent les fromages, le produit québécois demeure avantageux. Je pense que le prix payé est un prix justifié. »

Pas de contrôle sur le prix

Par ailleurs, les producteurs de fromages québécois n’ont pas de contrôle sur le prix en supermarché ou en magasin, tient à souligner Charles Trottier, de la Fromagerie des Grondines. Dans ses deux boutiques, l’une à la ferme et l’autre sur la rue Saint-Joseph, à Québec, ses 14 fromages se vendent entre 38,50 $ (le Grondines) et 46 $ le kilo (le Foin-de-Grèves).

« Notre fromage, qu’on a vendu 28,10 $ le kilo [au distributeur], il est revendu à 58,90 $ en spécial », donne-t-il en exemple. M.Trottier croit également que les détaillants se procurent du fromage importé à des prix dérisoires, mais que celui-ci est ensuite revendu au comptoir à un coût qui se rapproche de celui affiché pour les produits québécois.

Pourquoi la concurrence est déloyale actuellement ? C’est à cause de ça. Ils font des profits exorbitants sur des fromages qui ne leur coûtent presque rien.

Charles Trottier, de la Fromagerie des Grondines

Au nom des détaillants, le Conseil canadien du commerce de détail a refusé d’émettre des commentaires à ce sujet.

En contrepartie, Charles Trottier affirme que la majorité des producteurs d’ici fait « des efforts pour ne pas vendre le fromage trop cher ».

« Si les gens savaient que certains fromages qu’ils [les marchands] achètent à 40 $ le kilo sont vendus à 450 % de profit, il y aurait peut-être du monde qui choisirait d’acheter à prix égal un fromage québécois. »

Comparaisons à la caisse

Une fois à la caisse, comment le client s’en tire-t-il ? Pour y voir plus clair, nous avons acheté des fromages québécois et étrangers comparables : de chèvre, à pâte ferme, brie et camembert. Épreuve des faits.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Les fromages venus d’ailleurs, notamment de France, sont réputés être beaucoup moins chers que ceux produits au Québec. Qu’en est-il au juste ? Mythe ou réalité ?

Chèvre

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

À gauche : Monsieur Émile (Québec)
À droite : Chabichou du Poitou Le Pic (France)

> Monsieur Émile (Québec) : 10,35 $ la pièce (Fromagerie Hamel)

Le fromage de chèvre Monsieur Émile est produit par la fromagerie Ruban bleu en Montérégie, l’une des premières fermes à travailler avec le lait de chèvre au Québec. L’entreprise, qui compte une quinzaine d’employés, possède un cheptel de 70 chèvres. La fromagerie située à Mercier commercialise 18 produits. Monsieur Émile a été lancé en 2009.

> Chabichou du Poitou Le Pic (France) : 13,95 $ la pièce (Fromagerie Hamel)

Produit dans la région du Poitou-Charentes, ce fromage de chèvre aurait été répertorié pour la première fois dans les écrits en 1739. Pour fabriquer ce fromage, plusieurs centaines de chèvres, six laiteries-fromageries, un maître-affineur et cinq producteurs fermiers sont impliqués. Au total, cette industrie génère 1200 emplois.

Pâte ferme

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

À gauche : Zacharie Cloutier (Québec)
À droite : Manchego (Espagne)

> Zacharie Cloutier (Québec) : 75 $/kg (Yannick Fromagerie)

La fromagerie Nouvelle-France dans les Cantons-de-l’Est produit annuellement seulement 16 000 kilos de Zacharie Cloutier. C’est ce qui explique pourquoi il est parfois difficile de s’en procurer. Il s’agit du tout premier fromage à avoir été fabriqué par l’entreprise en 2010. Un an plus tard, il remportait le titre du meilleur fromage du Québec au concours sélection Caseus.

> Manchego (Espagne) : 69 $/kg (Yannick Fromagerie)

Fromage emblématique de l’Espagne, le manchego s’est vu décerner l’Appellation d’origine protégée, ce qui signifie notamment que les étapes de production sont réalisées selon un savoir-faire reconnu. Il est produit dans la région de Castille-La Manche.

Brie

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À gauche : Brie L’Extra d’Agropur (Québec)
À droite : Brie Président (France)

> Brie L’Extra d’Agropur (Québec) : 3,89 $/100 g (IGA)

Offert dans la plupart des supermarchés du Québec, L’Extra est produit à Saint-Hyacinthe par Agropur. Il s’agit ici d’une production industrielle : un fromage fabriqué avec des techniques permettant de générer de gros volumes.

> Brie Président (France) : 3,15 $/100 g (IGA)

Président appartient au groupe français Lactalis. Selon le site internet de l’entreprise, ses fromages sont distribués dans plus de 140 pays. Président vend 430 000 tonnes de produits par année, dont 63 % de fromages.

Camembert

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À gauche : Camembert de Portneuf (Québec) 
À droite : Camembert Le Roitelet (France)

> Camembert de Portneuf (Québec) : 3,10 $/100 g (Métro)

Ce camembert québécois est produit à la Fromagerie Alexis de Portneuf, propriété de l’entreprise Saputo. Ce fromage fin est donc issu d’une production industrielle.

> Camembert Le Roitelet (France) : 3,00 $/100 g (IGA)

La marque Le Roitelet est propriété du groupe français Lactalis, qui détient aussi les marques de fromages Président, Bridel et Galbani, pour ne nommer que celles-là. Vendus dans le monde entier, les fromages représentent 36 % du chiffre d’affaires de Lactalis, évalué à 17,3 milliards d’euros.