Quand l’ex-président du conseil d’administration de la Corporation de gestion des marchés publics de Montréal Nicolas Villeneuve, un agriculteur de Saint-Joseph-du-Lac, a répondu à mon appel, hier soir, j’étais convaincue qu’enfin j’aurais des réponses aux mille questions que je me pose au sujet de la crise qui secoue nos Jean-Talon, Atwater, Maisonneuve et compagnie.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Une crise tellement grave qu’elle a amené la police de Montréal à lancer une enquête.

À la place, j’ai eu droit aux non-réponses d’un producteur de pommes qui m’avait rappelée par politesse, mais ne voulait pas vraiment parler. Victime de vandalisme sur sa propriété et d’une intrusion à domicile, l’homme a choisi de démissionner, de se retirer du dossier. Il aimerait disparaître des écrans radars et il trouve qu’on en sait assez.

Il a même préféré ne pas me donner le nom des autres membres du conseil d’administration, des informations qui devraient être publiques, mais que je n’ai jamais réussi à trouver.

Il n’a pas voulu me dire non plus pourquoi il ne voulait pas transmettre cette information… 

L’entrevue était un exercice de lecture entre les lignes.

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Ces temps-ci, il y a des nouvelles sur le fil de presse que je n’aurais vraiment jamais prédites. Trump qui veut acheter le Groenland ? Jamais vu ça venir. Ou Sean Spicer, ancien porte-parole de la Maison-Blanche, à Dancing with the Stars ? Non plus.

Mais la crise des marchés publics ?

Je ne peux pas dire que j’ai été surprise.

Mais contente qu’enfin on s’occupe du dossier. Qu’enfin on ait des détails, enfin des faits, enfin un début de vérité sur un problème qui est sous nos yeux depuis longtemps mais dont on s’est occupé trop peu pendant trop d’années. 

Enfin, ça bouge à la suite du rapport « accablant » du contrôleur général de la métropole, pour reprendre les mots utilisés par mes collègues Suzanne Colpron et Pierre-André Normandin, qui ont fouillé l’histoire et nous ont appris que le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) se penchait sur le travail de la Corporation de gestion des marchés publics de Montréal.

Bref, enfin, on va commencer à parler du manque total de transparence de cette entité pendant des années. Et du gâchis que ça a fini par créer.

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J’ai fouillé hier dans les archives du journal pour retrouver la première chronique que j’ai écrite sur le problème de mission de nos marchés : c’était en 2009 ! On était en campagne électorale municipale. Le grand chef Normand Laprise avait alors fait ce souhait pour la Ville : de vrais marchés fermiers où on vend les produits frais des maraîchers et des éleveurs de la région métropolitaine, et non pas des marchés de revendeurs où on trouve les mêmes produits que dans les supermarchés, souvent importés.

Dans les dix années suivantes se sont succédé de nombreux autres articles sur le même thème, dont une chronique parue en avril dernier et dans laquelle j’expliquais que malgré tous mes efforts à travers les années, je n’ai jamais réussi à savoir quel pourcentage de produits vraiment locaux sont vendus dans les marchés montréalais et quel pourcentage les élus et gestionnaires aimeraient atteindre.

Bref, 10 ans plus tard, non seulement l’administration ne savait pas ce qui se vendait au marché, mais elle ne savait même pas ce qu’elle voulait vendre au marché.

De la gestion pas exactement visionnaire.

Pendant des années, ni la Ville ni la Corporation de gestion des marchés publics de Montréal – l’entité indépendante à qui la Ville a confié la gestion des marchés en 1993 – ne se sont réellement penchés sur les marchés avec des objectifs précis et une vision répondant aux demandes citoyennes. Résultat : s’y sont établies des pratiques inacceptables de sous-location des kiosques, parfois au noir, notamment au marché Jean-Talon.

« Perdu le contrôle » est l’expression utilisée dans le rapport du contrôleur général, déposé à la fin de 2018, dans lequel il invite la Ville à resserrer la surveillance de la Corporation et à revoir son entente de gestion.

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Il était temps que le contrôleur analyse la situation avec précision et lucidité.

Voilà des années que tout le monde le disait : la Corporation ne pouvait pas bien fonctionner, car les membres de son conseil d’administration étaient en total conflit d’intérêts. Jusqu’à tout récemment, c’était uniquement des marchands des marchés.

Tout ce système manquait donc de surveillance, d’un système pour rendre des comptes ouvertement, une situation inacceptable quand on parle de marchés PUBLICS.

En 2017, un groupe de citoyens, les Ami.e.s du Marché Jean-Talon, a fait un appel général, par internet, pour connaître l’opinion des clients et résidants du quartier sur ce marché et avoir ainsi des données pour interpeller la Corporation sur différents sujets. Une des premières demandes a été plus de transparence. J’avais demandé à une porte-parole de la Corporation ce qu’elle en pensait. « On ne met pas ça de côté », a été la réponse exacte. 

En 2018, on a toutefois nommé un nouveau président du C.A., M. Villeneuve, qui a commencé à vouloir changer les choses, notamment en ouvrant le conseil à des membres de l’extérieur. 

Ça n’a pas fait que des heureux… 

Et voilà où nous en sommes.

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Maintenant, une chose est sûre : il faut que les marchés soient dirigés de façon ouverte par des gestionnaires qui répondent à des élus.

Ces marchés ne sont pas les terrains de jeux d’entreprises privées et de brutes qui y font leurs affaires à leur guise, mais bien des espaces communs, vitaux, qui ont un rôle à jouer bien plus vaste qu’on le pense.

Si on veut que notre petite agriculture naturelle et biologique se porte bien, il faut des espaces de vente en ville pour les producteurs. Et que ces espaces soient bien gérés, accessibles et sécuritaires.

Il est temps de faire le ménage pour qu’on puisse parler de ça. Pour vrai. Sereinement.