C’est le monde à l’envers au Danemark. La troisième banque au pays vient de décider d’imposer des intérêts à ses clients fortunés qui laissent une grosse somme dans leur compte bancaire.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

Bienvenue dans l’univers des taux d’intérêt négatifs !

En fait, les clients qui ont l’équivalent de plus de 1,5 million de dollars doivent maintenant payer pour confier leur argent à la banque Jyske. Message codé : dépensez votre argent au lieu d’épargner. Sinon, laissez-le sous votre matelas.

De leur côté, les emprunteurs danois ont beau jeu. Depuis le début du mois d’août, la même banque paie carrément les clients qui empruntent pour s’acheter une maison. Une première mondiale !

Concrètement, les bons clients peuvent obtenir une hypothèque de 10 ans à un taux d’intérêt de - 0,5 % par année. Comme c’est étrange. Remarquez que la banque Jyske ne verse pas directement des intérêts aux propriétaires. Elle fait plutôt fondre le solde de leur hypothèque un peu plus vite que le remboursement de leur capital. Mais ça revient au même.

PHOTO JASON ALDEN, ARCHIVES BLOOMBERG

Avec la banque danoise Jyske, les bons clients peuvent obtenir une hypothèque de 10 ans à un taux d’intérêt de - 0,5 % par année.

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Ils sont fous, ces Danois ? Non, pas tant que ça.

Il faut savoir que les banques se financent sur le marché obligataire. Justement, les taux des obligations dans plusieurs pays européens sont négatifs depuis 2015. Et ils risquent de le rester pour encore plusieurs années, craignent les dirigeants de la banque Jyske.

Des pays comme la Suisse, l’Allemagne ou le Danemark sont perçus comme des valeurs refuges dans un contexte de récession et de tensions géopolitiques. Pensez au retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne ou à la montée du populisme en Italie…

Si l’Union européenne craque, les investisseurs préfèrent se retrouver avec des obligations d’un pays comme l’Allemagne, dont les finances publiques et la devise tiendront la route.

Ils sont prêts à tout pour acheter des obligations de pays qui leur permettront de limiter les dégâts. À la manière d’une prime d’assurance, les taux négatifs sont le prix à payer pour la sécurité.

À l’échelle mondiale, on compte 15 000 milliards US d’obligations à rendement négatif, ce qui représente 15 % du marché obligataire total, selon Bloomberg.

Les banques centrales ne sont pas étrangères à ce phénomène inédit. Pour fouetter la croissance économique, après la crise du crédit, elles ont imprimé de l’argent afin d’acheter des obligations à long terme et ainsi réduire les taux d’intérêt. C’est ce qu’on a appelé l’assouplissement quantitatif.

Sauf que la crise a frappé il y a 10 ans. Ça commence à faire un bail. Il est vrai que les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine font maintenant craindre une nouvelle récession mondiale. Mais de là à sortir l’artillerie lourde ?

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« Les taux d’intérêt négatifs ne sont pas la bonne solution aux problèmes actuels », estime Benoît Durocher, vice-président directeur et chef stratège économique de la société de gestion Addenda Capital.

Pour trouver la bonne prescription, il faut poser le bon diagnostic.

Le vrai problème, c’est que la croissance économique mondiale sera plus modeste que lors des dernières décennies.

C’est une question démographique et structurelle. Sauf qu’en même temps, le vieillissement de la population fait en sorte qu’il y a d’immenses réserves d’épargne en quête de rendement.

Comme les obligations ne rapportent plus que des poussières, les retraités et les régimes de retraite se rabattent vers d’autres actifs plus risqués… dont ils font grimper les prix.

Par exemple, beaucoup de caisses de retraite ont migré vers les placements privés et les infrastructures, qui les ont bien récompensées jusqu’ici. Mais ces actifs demeurent moins liquides, donc plus difficiles à vendre en cas de tourmente.

L’argent facile et le crédit gratuit risquent de gonfler de nouvelles bulles spéculatives, comme avec la crise du crédit. « Je ne crois pas que ce soit une expérience qui peut bien se terminer sans créer de dommages collatéraux », pense M. Durocher.

Si on veut régler les problèmes économiques, il croit qu’on devrait s’y prendre autrement.

Si on misait sur l’instruction et l’immigration pour régler les problèmes de pénurie de main-d’œuvre ? Si on tablait sur de meilleurs programmes de redistribution de la richesse pour calmer l’insatisfaction qui attise les mouvements populistes et isolationnistes ?

Mais à écouter Donald Trump, ce n’est pas demain la veille…

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D’ici là, comment réagir aux taux négatifs ?

Courir s’acheter une maison ? Certains diront que les jeunes sont gagnants parce qu’ils ont accès à des hypothèques bon marché. Il est vrai qu’un bon client peut obtenir un taux d’environ 2,5 % pour un prêt de cinq ans fermé, ce qui est extrêmement faible.

Sauf que le prix des maisons a explosé de 250 % depuis 10 ans au Canada. Alors le marché immobilier n’est pas nécessairement plus accessible.

Les épargnants n’ont pas la partie facile non plus.

Au Canada, les taux ne sont pas négatifs, à 1,15 % pour une obligation gouvernementale de 10 ans. Mais en retranchant l’inflation d’environ 2 %, les épargnants s’appauvrissent à coup sûr avec les obligations.

Quant à cela, mieux vaut laisser son argent dans le compte à intérêt élevé d’une banque virtuelle qui verse jusqu’à 2,3 % d’intérêt.

La meilleure solution reste encore de bien diversifier son portefeuille dans tous les actifs : actions, obligations, or, immobilier, etc. Et, si les rendements attendus sont plus faibles, d’épargner davantage ou de travailler plus longtemps.