Nous sommes le 13 septembre 1970. Comme tous les dimanches, le New York Times publie son magazine. Sur la couverture, il y a une photo du président Richard Nixon et de sa femme Pat, qui fait l’objet d’un grand portrait. En page 3, une pub de Monsanto vante les mérites de son nouveau polyester, tandis qu’un peu plus loin, une mannequin qui a l’air tout droit sortie de Charlie’s Angels vend du maquillage Estée Lauder. 

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Puis, en page 32, arrive un article qui va sceller un des principes les plus influents du développement de la planète pour les années à venir.

Il est signé par l’économiste Milton Friedman, qui gagnera en 1976 le prix Nobel d’économie. Le titre : « La responsabilité sociale des entreprises est d’accroître leurs profits ».

Dans ce texte, l’économiste explique l’essence de sa pensée économique et politique, cette pensée qui façonnera les décennies à venir, guidera les Margaret Thatcher, Ronald Reagan, Brian Mulroney, et tant d’autres.

En gros, dit Friedman, il faut que les entreprises cessent de croire qu’elles ont des responsabilités collectives. Leur vraie responsabilité, explique l’économiste, c’est de faire des profits. Parce que c’est ça, le véritable moteur du développement économique. 

Il y parle de la vision, « trop présente dans la société », voulant que la poursuite des profits soit une chose « méchante et amorale ».

Une fois que tout le monde se sera mis à penser ainsi, explique-t-il, ça ne sera plus la « bonne conscience  » des entrepreneurs qui commencera à faire fléchir les forces du marché, mais bien la main de fer du gouvernement. Selon lui, il serait suicidaire pour les hommes d’affaires (sic) de s’engager dans cette voie. 

Tout le long de l’article, il parle des forces pro-partage, pro-conscience sociale, antipollution comme d’une réelle menace omniprésente, comme si non seulement les économistes keynésiens, mais le mouvement hippie tout entier contrôlaient le monde des affaires en particulier, et la société en général. (Je parie qu’il n’a jamais aimé la fameuse annonce de Coca-Cola des années 70 célébrant l’harmonie entre les peuples…)

Ce qu’on voit aussi, dans ce texte, c’est tous les arguments qui seront repris par les conservateurs des années 80 pour demander le retrait de l’État de l’économie et l’abolition de tous les mécanismes graduellement mis en place par la société américaine, dans les années suivant la Grande Dépression et la Seconde Guerre mondiale, pour mieux encadrer et baliser les forces parfois aveugles du libre marché.

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Pourquoi parler de ce texte aujourd’hui ?

Parce que la Business Round Table (BRT), regroupement des 181 chefs d’entreprises les plus influents des États-Unis, comme Jeff Bezos d’Amazon, Tim Cook d’Apple, Mary Barra de General Motors, Jamie Dimon de JPMorgan et Virginia Rometty d’IBM, a décidé, pour la première fois après des décennies, de mettre au rancart ce principe établi par Friedman voulant que le seul but d’une entreprise soit d’enrichir ses propriétaires, et donc ses actionnaires.

Ceux qui s’étaient emparés des principes du chef de l’école de Chicago pour mieux faire avancer leur cause et gonfler leurs profits les ont officiellement mis à la poubelle.

Que vont-ils faire, maintenant, pour jouer leur rôle de bons citoyens qui veillent aussi sur les intérêts de leurs employés, se soucient de l’environnement et se préoccupent d’éthique ?

Ça, il faudra absolument le leur demander, quand viendra le temps de changer les lois pour mieux contrôler la vente d’armes à feu, pour réutiliser et recycler les biens qu’ils produisent ou vendent, pour diminuer concrètement la pollution, pour transformer l’agriculture afin qu’elle soit plus saine, pour gérer l’immigration humainement, pour bien payer les travailleurs et protéger les droits de tous. Et ce n’est que le début d’une longue liste de dossiers où ils auront l’occasion de s’engager comme « citoyens corporatifs » responsables.

Dans le passé, ce groupe est intervenu dans de nombreux changements de politiques.

Comme le rappelaient plusieurs médias hier, en 1975, le groupe a contribué à démanteler les lois antitrust dont le but était de protéger la concurrence. En 1977, il a contribué à défaire un projet de bureau de protection des consommateurs et a bloqué avec succès une réforme des lois du travail. En 1985 ? Il a obtenu une baisse des impôts aux sociétés… Puis au début des années 90, ce fut un des grands lobbys appuyant l’ALENA.

En 2010, le Washington Post nous apprenait que c’est ce regroupement qui a exercé des pressions sur les sénateurs du comité des finances américain pour faire annuler un changement législatif qui aurait donné plus de droits aux actionnaires face aux conseils d’administration des entreprises.

Bref, quand la BRT fait du lobbying, ça marche… Et généralement, ce n’est pas pour défendre les colibris.

Alors, comment exactement le feront-ils maintenant ?

En 2018, le groupe a officiellement demandé au gouvernement Trump de mettre un terme à sa politique consistant à séparer les mineurs de leurs parents à la frontière, affirmant que c’était une pratique « cruelle et contraire aux valeurs américaines ». 

Est-ce un début ?

Chez les commentateurs américains, on loue, de façon générale, ce changement de cap, qu’on voit surtout comme une position s’inscrivant dans notre époque et censée répondre aux critiques répétées des candidats démocrates – en commençant par Bernie Sanders et Elizabeth Warren. 

Mais on se demande effectivement ce que cela veut dire concrètement. Et surtout ce que ce groupe fera pour répondre à une de leurs réalités les plus troublantes : actuellement, 100 dirigeants d’entreprises parmi les mieux payés font 254 fois le salaire médian de leurs employés. 

Auront-ils le courage de parler et de bouger sur ça ?