Quand j’ai interviewé Véronique Tougas, de Cambli, en janvier dernier, la présidente du constructeur de véhicules blindés de Saint-Jean-sur-Richelieu n’était pas exactement découragée, mais un peu impatiente.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Son carnet de commandes était plus que plein, il débordait, en fait. Mais il manquait à Cambli beaucoup, beaucoup d’employés pour pouvoir répondre à la demande.

Un an plus tard, la situation a bien changé.

Comme Mme Tougas n’a pas été capable de recruter tout le personnel nécessaire pour livrer la marchandise, elle a dû laisser filer une exclusivité avec un client. Du coup, les commandes ont diminué. 

L’entreprise a encaissé le coup plutôt bien, explique-t-elle maintenant. « Ça s’est stabilisé. C’était peut-être un mal pour un bien. »

Oui, elle a perdu beaucoup, dit-elle. Mais « il y a une limite à la croissance », précise l’entrepreneuse, particulièrement dans le marché de l’emploi actuel. « Là, je suis à un niveau normal. Je souffle. »

Ce qui est arrivé n’est pas particulier à cette entreprise.

Au Québec, la pénurie de main-d’œuvre touche les employeurs partout. Et la rigidité administrative empêche le recrutement rapide de travailleurs étrangers.

Mme Tougas, qui emploie 250 personnes, aurait eu besoin de 70 nouveaux employés à plusieurs niveaux. Et embaucher un travailleur en passant par l’immigration, puisque c’était la solution qui s’imposait, prend environ huit mois, affirme-t-elle.

« Ça ne répondait pas du tout à mes besoins. J’avais besoin de sept ou huit nouvelles personnes par semaine. »

En conséquence, la croissance accélérée n’a pas eu lieu.

En fait, elle a même dû faire en plus des mises à pied, ce qui s’est réglé facilement. Elle a appelé les autres entrepreneurs de la région et les a invités à recruter au sein de ses équipes. Tout le monde a été replacé. Le plein emploi, c’est ça aussi. On prend soin de son monde. « Je ne voulais pas les faire attendre, dit-elle, alors 25 autres employeurs sont venus les chercher. »

Elle les rappellera le temps venu.

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Il est évident qu’il faut améliorer les formalités pour embaucher des gens de l’extérieur. Ou même des gens qui sont déjà ici, mais dotés de permis d’études ou d’autres papiers qui ne leur permettent pas automatiquement d’entrer sur le marché du travail.

Un autre employeur, Christian De Serres, directeur des opérations chez SCP Environnement, croit même qu’il faudrait totalement suspendre « la paperasse ».

De Serres, qui est ingénieur, travaille au sein d’une entreprise en croissance spécialisée notamment dans les évaluations environnementales et la géotechnique.

Il voulait embaucher un diplômé en génie civil d’Algérie, qui était déjà à Montréal et venait de terminer les études nécessaires pour être technicien en génie civil ici. Sauf que cette personne n’avait qu’un permis d’études. Lui permettre de travailler et donc changer son statut nécessitait, dit M. De Serres, de passer à travers un processus incroyablement long et compliqué qui n’aurait pas été terminé à temps pour exécuter les mandats.

« C’est incroyable, dit-il, qu’on nous mette des bâtons dans les roues dans un contexte de pénurie. Si on n’a pas les employés pour travailler pour le client, on donne une mauvaise impression et on est vite barrés. »

Finalement, après avoir relancé ses recherches, l’employeur a pu trouver quelqu’un qui venait d’obtenir sa résidence permanente. Mais quand est-ce que le problème va se reproduire ? demande-t-il. 

Les entrepreneurs se sentent coincés. 

« Tant qu’on est en situation de plein emploi, tous les processus devraient être mis de côté », affirme l’homme d’affaires.

Historiquement, rappelle-t-il, ces filtres ont été mis en place pour qu’on soit sûr que les immigrés ne viennent pas décrocher des postes que des Canadiens auraient pu occuper. Quand on a des problèmes de chômage, comme il y en a eu longtemps au Québec, il est totalement compréhensible qu’on veuille protéger le marché de l’emploi pour favoriser les gens d’ici.

Mais là, on est dans un contexte totalement différent. Inverse.

Les employeurs ont besoin de main-d’œuvre pour leur croissance rapidement – une croissance qui nous concerne tous comme société, si on veut une économie saine. Ils ont besoin de ces gens-là maintenant. Pas dans huit mois.

Selon M. De Serres – un ancien de l’ADQ du temps de Mario Dumont –, on a juste à « suspendre » les procédures tant que la situation de plein emploi et de crise de l’embauche perdure. Quitte à resserrer de nouveau le système, plus tard, quand la crise sera terminée.

Et pourquoi pas un tel allègement ? Un vrai allègement. Surtout, surtout, si c’est l’employeur qui en fait la demande.

Il n’est pas question ici d’ouvrir les portes toutes grandes sans le moindre filtre.

Juste de faciliter, de simplifier réellement, d’accélérer les procédures, spécialement quand on a carrément un employeur et un chercheur d’emploi face à face pour ne pas dire main dans la main, prêts à travailler ensemble, qui ne demandent que ça. 

Peut-on injecter un peu de gros bon sens dans tout ça ?